animade Wajdi Mouawad, aux éditions Leméac / Actes Sud, 23€

Dès la première page de ce roman on sent que l’on tient entre ses mains un texte qui ne manquera pas de nous toucher intensément. La scène d’ouverture est d’une violence et d’une poésie inouïe : Wahhch Debch rentre chez lui après une journée ordinaire et découvre sa femme enceinte éventrée, baignant dans une mare de sang. « Léonie !… Léonie !… Ce n ‘était rien, ni un appel, ni une plainte, à peine un souffle, le réflexe du quotidien. Il aimait tant dire son prénom, il y mettait chaque fois toute la douceur dont il était capable, Léonie j’aime tellement dire ton prénom, Léonie, et on fait naître des libellules à chaque mouvement des lèvres, Léonie, il n’y avait plus de libellules. »

Au-delà du choc causé par l’entrée en matière très abrupte, une distinction dans la narration caractérise ce roman : le point de vue adopté pour le récit est d’abord celui du chat de la maison. Au chapitre suivant ce sera celui d’un oiseau perché sur son arbre, puis se succèderont les voix d’insectes, de chiens, d’une moufette et même d’un boa. Ces changements de narrateurs ne nous distancent pas du personnage principal, bien au contraire : on suit cet homme dont le vécu le rapproche plus d’une sensibilité animale faisant pendant à la cruauté humaine environnante.

La violence émotionnelle dont est victime Wahhch fait resurgir chez lui des images du passé qu’il a d’abord du mal à contextualiser. Si il se lance à la poursuite de l’assassin de sa femme c’est afin de voir son visage en face et ainsi se persuader qu’il n’est pas lui-même le meurtrier. En parallèle, Wahhch Debch creuse la piste de ces scènes de guerre au Liban qui lui reviennent en flash-backs entêtants et dont il sait qu’elles lui révèlent une part refoulée de son existence. Au fil de sa traversée des États-Unis et de ses rencontres – notamment celle, très importante, avec des descendants d’Amérindiens – son histoire se dessine de plus en plus nettement, relayée pour nous par le récit des animaux qu’il croise.

Ce livre compte parmi ceux qui dévoilent le monde, tant par sa richesse poétique que par son entremêlement de fiction et de bribes d’Histoire, et qui marquent durablement son lecteur.

Léanne Noilhac