Libraires de villes moyenne, une espèce menacée ?

lekti-ecriture.com parle de l’ALMA

Libraires de villes moyenne, une espèce menacée ?
L’exemple de l’Association des Libraires de Montauban et de leurs Amis

mercredi 16 janvier 2008, par Benoît Berthou

Genre : Études et documents
Carte des littératures : France
Etiquetage libre : Librairie
Montauban : l’une des trois « villes roses » (avec Albi et Toulouse), préfecture de Tarn-et-Garonne rendue célèbre par une réplique des Tontons flingueurs (« On ne devrait jamais quitter Montauban »), patrie d’Ingres, d’Olympe de Gouges, de Philippe Labro, et véritable paradis culturel ! « Ici, même les coiffeurs aiment l’art », pourrait dire une brochure touristique (en évoquant le magasin Joseph Scala arborant en vitrine une grande peinture abstraite), et il est vrai que cette ville moyenne de 60000 habitants ne manque pas sur ce plan d’arguments : sept librairies indépendantes (et non des moindres), deux disquaires (alors que le nombre de ceux-ci ne cesse de décliner), un théâtre (accueillant le très renommé festival Lettres d’Automne), un centre universitaire (formant aux arts appliqués, à la bibliothèque et à l’édition dans le cadre du Master que j’ai l’honneur de diriger)… Trop souvent éclipsée sur ce plan par sa grande voisine toulousaine, Montauban fait aujourd’hui parler d’elle à travers l’Association des Libraires de Montauban et de leurs Amis (ALMA), crée en 2006 à l’initiative de commerçants du livre désireux de lutter contre le projet d’implantation d’une grande surface culturelle au sein du centre-ville. Participant à de nombreuses manifestations culturelles (« Lire en fête », « Le printemps des poètes »…), disposant d’un site Internet proposant vente et information, développant un véritable propos à travers plusieurs publications, l’ALMA est l’occasion d’une véritable réflexion sur l’identité et la vitalité d’un métier aujourd’hui malmené comme le souligne clairement le Rapport de modernisation sur la chaîne du livre.

Le libraire de ville moyenne : une espèce menacée ?
L’histoire de l’ALMA semble donner raison au pouvoir fédérateur des catastrophes que décrivait au siècle dernier Léon Bloy : l’union est ici née d’un danger personnifié par l’extension d’un Espace culturel Leclerc, désireux de se doter d’un second espace commercial (après celui d’Aussonne) afin de consolider sa position à Montauban et dans ses environs. Alors que l’ouverture du premier espace avait, selon Danielle Deloche (directrice de la librairie du même nom), entraîné une baisse des ventes de livre de grande diffusion de l’ordre de 15 %, le lieu de cette seconde implantation (un grand bâtiment situé au cœur du centre ville) suscita une vive inquiétude de la part de l’ensemble des commerçants : susceptible de proposer toutes sortes de marchandises culturelles (du disque au DVD en passant par le livre), cette grande surface déstabiliserait l’équilibre économique de la ville, entraînant à coup sûr de très sérieuses difficultés pour les trois boutiques de jeux vidéo et les deux disquaires du centre-ville (incapables de rivaliser avec les prix pratiqués par le nouvel entrant) et fragilisant des professionnels du livre qui ne sauraient faire face aux conséquences d’une offre plurimédiatique allant de l’écran au papier et convenant donc à toute la famille.

Protégés (contrairement à leurs confrères) par la loi sur le prix unique du livre, ceux-ci risqueraient d’être néanmoins privés de la vente d’ouvrages indispensables à leur survie : que best-seller et autres livres de grande diffusion prennent place dans le même panier que d’autres formes de loisirs culturels, et voici que le libraire est privé d’une source de revenus lui permettant d’exercer son métier. Nous sommes ici au cœur d’un paradoxe que formule parfaitement Jacques Griffault, le directeur du Scribe, en écrivant au sein de son « Bouquintescence » (petit « fanzine » présentant les « coups de cœur » du libraire) : « Achetez Harry Potter chez un libraire indépendant ! », avant de démontrer que son établissement, archétype de la librairie de création n’hésitant pas à allouer une table à la production d’éditeurs méconnus (comme l’Escampette en 2006) et à inviter nombre d’auteurs (Jérome Garcin, Lydie Salvayre, Alain Glykos…), ne pourrait survivre sans le petit sorcier. « Vendre beaucoup certains livres = proposer beaucoup de livres qui se vendent peu », voici l’équation que menace de briser un Michel-Edouard Leclerc déclarant dans sa « tribune » (http://www.michel-edouard-leclerc.com/blog/m.e.l/archives/arts_culture/index.php) : « Tant du point de vue du mécénat que de l’ouverture d’espaces culturels, j’ai choisi de faire investir mon enseigne là où Pinault (la Fnac) n’investira pas, là où Lagardère (Virgin) ne trouvera pas de rentabilité suffisante. J’ai choisi de distribuer Rimbaud, Duras, Bilal et autre Onfray à Pontchateau, Villemur-sur-Tarn, L’Aigle, Cogolin ou Sélestat. »

Cette rhétorique bien huilée fait clairement l’impasse sur un métier car comment imaginer que l’excellente La librairie (située dans ce même Cogolin et recommandée par Le Dilettante, Philippe Picquier ou Liana Lévy) ne propose pas Rimbaud, « autre » Onfray et bien d’autres ? « Les espaces culturels E. Leclerc sont surtout implantés dans des villes moyennes (40 % dans des villes de moins de 15 000 habitants). Sur ce territoire, pas vraiment de concurrence, hormis quelques derniers bons libraires (de plus en plus rares) et quelques grosses “Maison de la Presse” », déclare encore un Jean-Edouard Leclerc dont la géographie économique laisse clairement à désirer : à part Ombres Blanches (Toulouse) et Dialogue (Brest), aucun commerce culturel n’est cité et le grand absent de son discours, dans les faits comme dans la pensée, est bien le libraire de ville moyenne auquel ces « espaces culturels » entendent se substituer. Tel est en effet leur but avoué et l’instrument de leur complémentarité avec une FNAC « implantée dans les grandes villes, dans des quartiers à fort pouvoir d’achat […], en concurrence, elle, avec d’autres libraires. Alors que notre localisation périurbaine couvre souvent une zone de chalandise déficitaire en offre culturelle, sans autre proposition commerciale. » À Montauban, démonstration est faite que tel n’est pas le cas et l’ALMA fait sur ce point office de porte-voix faisant entendre qu’en ville moyenne l’offre culturelle n’est pas l’apanage des franchises et autres grandes enseignes.

Paroles de libraires
Souligner son existence, montrer qu’un terrain décrété vide est tout sauf désaffecté : voici peut-être comment pourrait être résumée la position d’une ALMA entendant faire publicité d’une profession vivace et variée. D’où sans doute par la volonté de repartir à la conquête d’un centre-ville menacé en organisant une promenade littéraire (« d’une librairie l’autre ») partant du Comptoir de Syldavie (libraire spécialisé en Bande-Dessinée), passant par Baux Livres (ancien), le Bateau Livre (jeunesse), Siloë (religion et spiritualité), Deloche (librairie générale), pour finir au Scribe (littérature) et à la Soupe aux livres (ancien). D’où ensuite la volonté d’ajouter à la « singularité » et « complémentarité » de ces diverses librairies, une troisième dimension : l’identité d’une profession, sensible notamment à travers la mise en ligne d’un site faisant la part belle à une rubrique, « Les libraires vous conseillent », présentant des livres sélectionnés par les établissements membres qu’il est ensuite possible de réserver ou de se faire expédier. Conseil et proximité, « coup de cœur » et marche à pied : éléments de définition pour un métier menacé ? D’où enfin, et c’est sans doute là l’aspect le plus original du projet, la volonté de faire entendre sa voix à travers des écrits en la personne de deux petits fascicules (Paroles de libraires, Paroles des passeurs de l’écrit) réunissant libraires, imprimeurs, comédiens, professeurs ou éditeurs.

Le « désert culturel » que Michel-Edouard Leclerc entend selon ses dires irriguer présente ici un tout autre visage, comme dans le cas de l’intervention d’Hugues Dedit (Le comptoir de Syldavie) : « Les jours de marché, on peut rencontrer des Phangots, le peuple bicéphale des sous-sols montalbanais, tenant échoppe de merluche pour les esprits, fées et monstres. Parmi cette populace interlope, résident de nombreux érudits et lecteurs en tous genres. » Le danger résidant dans l’uniformité (une « offre de livres concentrée dans des magasins se ressemblant tous, où vous serez entouré des piles des meilleures ventes, où le choix proposé sera le même quel que soit le marchand de livres », Jacques Griffault, Le Scribe), le salut réside dans l’affirmation de la spécificité d’un fonds (« Quant au bouquiniste, s’il partage avec le libraire en grande partie sa vocation essentielle de “passeur de l’écrit”, une des différences fondamentales entre leurs deux métiers réside dans le rapport au temps accordé aux livres, dans leurs murs respectifs », Maurice Baux, Baux livres), d’une hospitalité (« Pouvoir accueillir l’autre, avec toutes ses questions, et espérer qu’il puisse grâce au livre, trouver des pistes de réponse […]. Être présent dans la cité, au centre-ville, plutôt qu’au fond d’une cour… Tel était le défi que nous avions envie de relever », Jean-Michel Mainguené, Siloë) ou d’une vocation (« Je suis femme libraire. J’ai donné la vie, je transmets des livres et j’espère parfois l’amour des livres », Patricia Matsakis, Le Bateau livre).

Nulle déploration, nulle colère, nulle doléance, ces paroles semblent choisir une voie que présente parfaitement Danielle Deloche à travers une question : à notre commerce, nous « sacrifions notre temps, mais aussi nos inclinaisons personnelles. Confrontés continuellement à des choix, nous ne nous demandons pas : “qu’est-ce que je préfère ?”, mais “Que doit faire notre librairie pour répondre à sa mission ?” » Le problème est posé d’une façon on ne peut plus claire : plutôt que de se demander ce que veut faire le libraire, il s’agit de s’interroger sur sa réelle fonction, de se demander à quoi il sert au juste. La défense d’un métier passe par une réflexion sur sa particularité, sur ce qui le différencie de la grande surface culturelle : « Nous recevons presque autant de nouveautés que les plus grandes librairies parisiennes […] et nous vendons presque autant de titres différents qu’elles… mais chez nous, c’est presque tous à l’unité. » Voici précisément ce qu’un « espace culturel » ne peut faire, sauf à devenir une librairie comme les autres, sans marge ou volume plus important que ses confrères, et quel intérêt posséderait alors une franchise Leclerc désireuse de faire sentir à la FNAC « la chaleur de notre haleine dans son sillage » ? Une « mission », détailler, suppose des compétences ne pouvant être valorisées au sein de cette enseigne : « Assumer une grande librairie généraliste dans une ville moyenne représente un énorme travail de fourmi intellectuelle. Cela exige passion, rigueur et j’allais oublier… mémoire », conclut ainsi Danielle Deloche.

Des pouvoirs publics « coincés »
Un métier explicité, apprécié par la population mais fort peu reconnu par les pouvoirs publics : voilà sans doute comment pourrait être présentée la situation d’une ALMA qui toucha très peu d’aides pour mener à bien ses diverses actions. Cette passivité ne rime pas forcément avec indifférence, comme l’exprime Danielle Deloche en jugeant que municipalité et département sont en quelque sorte « coincés » : impossible de ne pas écouter les doléances d’un centre Leclerc qui est l’un des acteurs économiques majeurs de la ville et finance même en partie le stade du Montauban Tarn et Garonne XV, équipe de rugby jouant dans le Top 14. Le sport contre la culture ? Opposition trop simple qui viendrait sans doute masquer un problème de taille : aucune disposition, légale ou commerciale, aucun principe d’aménagement du territoire ou de politique culturelle, ne peut permettre à une ville moyenne de s’opposer à des puissances qu’elle ne saurait négliger et les Centres Régionaux du livre ou les Directions Régionales des Affaires Culturelles ne peuvent sur ce point pallier les faiblesses d’une région et d’une nation qui est nettement moins outillée que ses voisines (comme, et respectivement, l’Aquitaine et l’Allemagne).

Au-delà de ce vide législatif et politique, force est de constater le manque d’interlocuteurs et de structures susceptibles d’apporter leur aide aux commerces culturels : les Chambres de commerce et d’industrie rechignent à développer des programmes à l’attention d’une économie du livre qui représente moins de 2 % des richesses françaises et le Syndicat de la Librairie Française peine, étant donné son fort maigre budget, à épauler des adhérents qui ne demandent pourtant qu’à se mobiliser. Au rang des absents, on peut également compter l’université (à laquelle j’appartiens) dont les laboratoires ne sauraient, faute de structures adéquates, soutenir une fort jeune recherche sur le livre et les industries culturelles afin de fournir données et modèles permettant de mieux appréhender la situation des librairies françaises. Ne restent ainsi que les bonnes volontés et si Danielle Deloche a élaboré un véritable « manuel de combat » adapté au cas de ces villes moyennes, celui-ci n’est malheureusement étoffé d’aucune statistique permettant de mesurer l’impact réel de ces « espaces culturels » sur l’économie locale. La création du label pour les « Librairies Indépendants de Référence », né du « Rapport Gallimard »et qui orientera certainement à l’avenir l’action politique pour le Livre, pourra-t-elle remédier à cet état de fait et doter d’une véritable identité des commerces dont les spécificités sont trop souvent mal comprises ?

Comment des libraires peuvent-ils devenir amis ?
Le fait de préconiser une « extension des aides économiques directes des communes et départements aux librairies », effort qui suppose discussion au sein des municipalités et conseils généraux, laisse penser que semblable idée a effleuré Antoine Gallimard. Si les régions et l’État se penchent régulièrement en France sur le cas de la librairie, ce n’est pas le cas des municipalités et la création de l’ALMA démontre que c’est fort dommage : cette initiative, s’inscrivant volontairement dans le cadre d’une ville, a en effet contribué à dynamiser l’espace marchand comme en témoigne une promenade littéraire unanimement saluée par les montalbanais et la fréquentation conséquente et pertinente (puisque dopant la vente de livres « coup de cœur ») d’un site Internet dont il fut même reçu, selon Hugues Dedit son concepteur, offre d’acquisition afin de lui permettre de devenir l’instrument de développement de PME culturelles. Proposition rejetée et objectifs remplis : telle est la position d’une ALMA qui se réjouit de voir gelé le projet d’implantation de l’espace culturel et d’avoir contribué à faire émerger une nouvelle mentalité permettant de transformer en partenariat ce qui pourrait être concurrence entre libraires « ennemis », risque d’autant plus gros que la librairie Deloche (véritable institution occupant depuis 1929 l’un des plus beaux emplacements de la ville) surplombe très nettement ce que Jacques Griffault nomme malicieusement le « PLM » (Paysage de la Librairie Montalbanaise).

Le risque était grand de voir se faner ce que l’ALMA permet de renouveler : voici peut-être ce que s’est dit une Danielle Deloche qui analyse l’offre des libraires montalbanais comme autant de « services ». A Montauban, qui souhaite un livre va « chez Deloche », père et aujourd’hui fille, afin de profiter de leur très beau fonds et indéniable savoir-faire ; qui veut en offrir un à l’occasion des fêtes, ira peut-être chez Jacques Griffault dont le plus petit commerce entend « proposer des livres que j’aurais aimé recevoir », comme dit dans son Bouquintescence… À la limite, le propre des libraires, dans cette ville comme ailleurs, n’est pas tant de vendre des livres (qui sont au même prix partout) qu’une forme d’expertise quant aux livres : c’est ce qui les différencie de Leclerc et la position que reprend le site Internet de l’ALMA qui, vendant de simples conseils mais aucune prestation (comme l’organisation ou la représentation dans le cadre de salons) et ne s’engageant pas dans la distribution (dans le cadre de la vente en ligne d’une partie du fonds des libraires associés), n’entend pas exploiter quelque « potentiel commercial » ou quelque « nouveau marché ». Réaffirmer l’identité d’un métier à l’échelle d’une ville mène ainsi à un projet des plus originaux : des commerçants animent une structure qui ne se veut pas tant commerciale qu’amicale afin de mettre en évidence la place qu’occupe chaque libraire au sein de la cité.

Benoît Berthou

Pour aller plus loin, nous invitons les internautes à rejoindre le site Internet de l’ALMA : http://librairiesmontauban.fr/.

P.-S.
Nous remercions Benoît Berthou d’avoir bien voulu que son texte soit reproduit sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.