de Eric Holder, aux éditions Seuil, 16€

Je n’avais plus travaillé depuis des années, passées à boire.

Le matin du quatorze juillet, au petit déjeuner, avant que je me précipite vers une bière, Mylèna m’avait dit :

– J’en ai assez.

Depuis trente-trois années que nous vivions ensemble, Myléna n’avait jamais eu une phrase de ce genre.

Il a essayé, plusieurs fois de décrocher. À chaque tentative Myléna y avait cru et alors sous sa peau épanouie coulait un lait qui la rajeunissait, ses yeux bleus se tournaient pleins de confiance vers l’avenir. Même sa démarche s’en ressentait, plus affirmée…

Il part en vélo, pédalant comme un fou jusqu’à la plage, les yeux embués de larmes, pensant à Myléna. Qu’est-ce qu’elle m’avait aimé, pourtant… Misérable salopiaud, quel gâchis. Chez Pierrot il se fait servir un de ces breuvages définitifs qui lui vaut un Monsieur s’en va en beauté. Il se jette à l’eau, nu, tablant sur le choc thermique puis sur l’hypothermie. Il boit consciencieusement des bouillons. Et puis il émerge de l’océan à quatre pattes tout en vomissant.

Il va faire des petits boulots, garder la maison d’Anglais qui escomptent qu’il y écrira un livre. Il travaillera chez Frank qui fabrique des « carassons », des piquets de vigne, et qui a horreur de répéter ; il n’a plus beaucoup de patience, celle qui reste est usée. Vite il a les paumes éclatées, les doigts boudinés avec des ongles devenus noirs, prêts à chuter.

Il revoit Myléna. Rencontre chargée de tendresse mais Myléna en le raccompagnant à la porte lui dira : Je ne veux pas revivre ce que j’ai déjà vécu. Je n’en ai plus la force, tu comprends ?

Il va travailler dur, sans relever la tête, découvrir le monde nouveau pour lui du travail manuel, harassant, répétitif, abrutissant. Il va connaître les amitiés de comptoir, les rapports avec les autres débarrassés des faux-semblants. Avec l’espoir de regarder ses enfants en face et de reconquérir sa belle.

Une écriture dépouillée, ciselée pour s’approcher au plus près des choses de la vie. Et une très belle lettre, bouleversante, adressée à sa fille qui vit à Buenos Aires.

Après, entre autres, Mademoiselle Chambon – adapté au cinéma par Stéphane Brizé avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain – Bienvenue parmi nous, La Baïne – trois de nos gros « coups de cœur » – voici un livre très personnel et délicat de ce grand styliste qu’est Éric Holder.

148 pages.