de Julie KERNINON, aux éditions Verticales, 18.80€

Pour commencer, un avertissement : ce livre est une imposture ! Le sous-titre prétend qu’il s’agit de la biographie de Caroline N. Spacek, écrivain soi-disant célèbre et pourtant inconnue. Le narrateur est censé être un étudiant, or le livre est signé Julia Kerninon, ce qui n’est pas, vous en conviendrez, un prénom masculin.

Alors de quoi s’agit-il en fait ? D’un roman sur la création littéraire, des hasards qui y conduisent, des addictions et des souffrances qu’elle suscite. Ce qu’est la vie d’un écrivain, en somme.

 buvard Il raconte comment une gamine issue d’un milieu inculte et misérable, serveuse de bar va, grâce à une rencontre, devenir romancière talentueuse. Un poète de passage dans ce bistrot lui propose un emploi de secrétaire, il l’amène à Paris, l’oblige à apprendre le dictionnaire et en peu de temps, l’assistante dépasse le maître, trouve la formulation juste sur laquelle il bute. Jaloux, il la renvoie sur sa côte anglaise et son boulot de serveuse. Mais, elle a attrapé le virus… et quelques mois après son recueil de nouvelles reçoit les éloges de la critique, début d’une carrière à succès et d’une vie affective tourmentée. La passion des mots est dévorante et exclusive.

Lorsque Julian la rencontre, elle vit recluse dans son domaine, refusant tout contact avec la société. Pourtant, le timide et maladroit jeune homme va passer 9 semaines à ses côtés, à l’écouter raconter sa vie … avant, qu’à son tour, elle le rejette.

Dans le récit de ce huis clos entre deux personnes cabossées par la vie, récit étincelant de fluidité et de métaphores, les plus belles pages concernent la fièvre de la création littéraire.

Extrait (p 72) :

Je cherchais mon chemin dans la neige et le silence et je tapais avec une seule main parce que l’autre tenait la cigarette. J’avançais dans mes propres livres comme avec une lampe torche dans le noir, éclairant l’espace petit à petit, devinant lentement ce dans quoi je m’engageais. Chaque mot posé me donnait une idée plus précise du livre qui s’annonçait, un élément de réponse sur la destination vers laquelle, doucement, comme perdue, comme légèrement saoule dans l’eau noire et dense d’un fleuve la nuit, poissée dans mes vêtements, nageant, nageant sans cesse et en tenant la lampe entre mes dents, pour ne pas me noyer dans la liquidité des phrases.

Danielle Deloche