OmbreLumierede Claude Pujade-Renaud, aux éditions Actes Sud, 21,80€

Nouvelliste, invitée à Place aux Nouvelles, romancière, Claude Pujade-Renaud excelle à s’emparer de personnages historiques peu connus et à leur donner une existence, à mettre de la chair et de l’âme sur le squelette que nous a laissé l’Histoire.
Cette fois-ci elle s’empare de Elissa qui fut la concubine de saint Augustin (354/430), vécut dans son ombre, eut un enfant de lui, un fils Adéodatus, connut la disgrâce.
Elissa est la seule narratrice  de ce roman : elle nous raconte sa rencontre avec Augustinus lorsqu’elle a quinze ans, sa vie passionnée avec lui à Carthage (nord-est de Tunis), à Thagaste (Souk Ahras en Algérie) puis en Italie où Augustinus qui possédait une formidable érudition,  donne des cours de rhétorique, puis comment cédant aux pressions de sa mère, l’imposante Monnica, la si parfaite catholique, Augustinus rejettera Elissa, qui a alors 32 ans, pour une femme plus jeune et d’un meilleur milieu. Il est alors manichéen, cette hérésie qui prône le Bien et le Mal comme principes fondateurs du monde. Il se convertira plus tard au catholicisme et deviendra l’évêque d’Hippone (Annaba en Algérie)
Cette histoire de grâce et de disgrâce baigne dans la lumière de Carthage et d’Italie. La nature, en toile de fond, est très présente : la mer bien sûr, mais aussi les oliviers, les cyprès. Présentent aussi les choses de la vie quotidienne : les repas, le travail de l’argile sur le tour, les odeurs
Avec l’écriture sensuelle, visuelle, précise de Claude Pujade-Renaud qui sait si bien restituer l’intime.

Extraits :

Je sais, je sais ! ce feu, cette flamme, je fus bien placée pour la connaître. Et m’y brûler. Mon sexe et ma mémoire en conservent la trace. Tempes bourdonnantes, doigts fébriles, j’ai gardé le silence en me hâtant d’étaler ma dernière pièce de linge.

J’avais trente-deux ans lorsque Augustinus m’a rejetée. Depuis je n’ai plus jamais fait l’amour.

Lorsque ma berceuse, mi-punique mi-latine, échouait à calmer Adeodatus, j’appelais Augustinus à la rescousse, il racontait à notre fils les périples de Jason, ou d’Ulysse, ou d’Enée, ces grands voyageurs. Sa voix grave faisait merveille, Adeodatus sombrait dans le sommeil – vers quelles mers fabuleuses ?

Assis côte à côte en cette fin d’après-midi, nous avons savouré la bascule de la lumière, huile douce et dorée lubrifiant nos peaux. Devant nous, les vagues. Derrière, la ville. Bruissantes toutes deux. Et lui brusquement, se tournant vers moi, regard grave, intense : toi aussi, tu es très belle. Mais si calme, apaisante. .. C’était quoi, cette paix dont il semblait avoir besoin.

Nous revenions fréquemment sur le lieu de notre premier baiser, l’esplanade jouxtant la chapelle de saint Cyprien, hors les murs. Nous aimions ce lieu peu fréquenté, l’ocre rouge de la terre, les pentes escarpées, l’ébriété de l’écume. Nous tenant par la main, nous nous penchions pour mieux apercevoir les giclures du ressac sur les rochers, tout en bas. Tu reculais – attention, Elissa, le vide attire ! – et tu me serrais contre toi, fiévreusement.

Dans la conception manichéenne, j’appréciais cette séparation entre un monde de lumière, quasi inaccessible, et un monde de ténèbres, gangue dont nous étions captifs. Cependant, quelques gouttes de lumière – quelques larmes ? – subsistaient, éparses (…) J’aimais cette incitation à contempler des fleurs brillantes – celles du grenadier m’émerveillaient -, à consommer le plus possible fruits et légumes gorgés de couleur : raisins et pastèques, concombres et potirons.

Je savais qu’il ne se marierait pas avec moi, je l’avais compris dès le début de notre liaison. Pour un homme comme lui, une fille de basse extraction ne peut être au mieux, qu’une concubine – non pas méprisée, certes, mais ne contenant aucun droit.

…tu avais rêvé de la mer. De l’intérieur de la mer. Elle bruissait, étincelait, grouillait de bêtes multiples. Par la suite, tu t’étais demandé : comment peut-on voir en songe ce qu’on n’a jamais contemplé dans la réalité ? Ce paradoxe te troublait vivement. Tu voulais comprendre. Tu ne supportais pas de ne pas comprendre.

Est-ce que j’existe encore dans ta mémoire, ton étonnante mémoire ? Une ombre tremblée ? Une erreur de personne ? Un objet sans importance largué en chemin ? Te serait-il arrivé de prier ton Dieu de m’éclairer afin de m’attirer dans ton Eglise ? Mais non, question stupide ! Tu as réussi à m’éradiquer. Ce à quoi je ne parviens pas. Ne le souhaite pas ?

Plusieurs semaines – ou plusieurs mois ? – sans jamais rêver de toi. T’aurais-je enfin détruit, anéanti ? Je ne sais s’il faut m’en réjouir ou le déplorer. Enfin tu guéris de cette vieille histoire ! dirait Fiona. Je ne crois pas. Je m’étiole, me dessèche lentement, gangrenée par une mort intérieure. Non, rien à voir avec une guérison.

Durant toutes ces années carthaginoises, qu’est-ce qui travaillait sourdement en toi ? Et finirait par nous disjoindre sans que je l’aie pressenti. Ou si confusément(…) La séparation a fini par s’accomplir. Mais les deux troncs ne sont demeurés ni proches ni parallèles. Je fus la branche que l’on coupe, rejette. Comme tu as fait du manichéisme. Il te fallait trancher.