de Charles T. Powers et Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude, aux éditions Sonatine, 22€

Il arrive parfois que dès les premières pages on se dise qu’on est en train de lire un grand livre. Pas facile de dire pourquoi. En l’occurrence, lorsque l’on se plonge dans En mémoire de la forêt on n’est pas happé par l’histoire qui se met en place avec une certaine lenteur, ce qui emporte c’est, sans doute, le ton du récit, la vivacité de la langue, l’écriture poétique, élégante, précise.
Pologne. 1990. Une page d’Histoire se tourne. Le communisme vient de tomber. Dans le village polonais de Jadowia, situé à 150 km de Varsovie, la vie est rude, âpre. Les hivers s’étirent interminablement dans une lumière grise. Le passe-temps favori des hommes est la beuverie. Le livre fait alterner la voix – à la première personne du présent de l’indicatif – de Leszek, 26 ans, paysan, qui à l’échelle locale est raisonnablement riche, avec celles d’autres personnages – le maire, le dirigeant de la coopérative, le vétérinaire, le directeur de la distillerie, la secrétaire de mairie, deux prêtres … – qui expriment de nombreux autres points de vue.
Leszek a pour voisin Staszek Powierza qui a l’âge de son père mort d’un cancer. Massif, grand, carré, un jour agneau, le lendemain volcan il s’embrasera lorsque l’on retrouvera dans la forêt le cadavre de son fils Tomek, ami d’enfance de Leszek. Leszek évite d’expliquer à Staszek que retrouver l’assassin ne lui ramènerait pas son fils. Il sait que le goût des Polonais pour la vengeance a des racines profondes. Il va décider de faire la lumière sur ce crime, tenter de démêler le cycle des accusations, des révélations, des hontes enfouies, ce qui le conduira à se plonger dans le passé trouble du village, à en faire surgir les fantômes.
Voilà le point de départ de ce roman qui n’est pas un thriller mais un superbe roman noir au suspens subtilement distillé, très prenant où tout se croise.
Leszek va découvrir comment les uns et les autres s’arrangent avec l’Histoire de son pays passé sans transition de l’occupation nazie au communisme, comment la communauté juive de Jadowia a disparu en laissant des traces que certains voudraient effacer, comment des gens ordinaires ont basculé dans l’immonde, pourquoi tout le monde a quelque chose à se reprocher.
Un grand roman très riche, pas manichéen, sur la mémoire et l’oubli – la forêt métaphore de la mémoire enfouie et aussi lieu où l’on se réfugie – la corruption, la trahison, la dénonciation, la culpabilité collective et individuelle.
L’auteur (1943 – 1996) a été correspondant du Los Angeles Times à Varsovie. Il a une connaissance affinée et intime de l’histoire de la Pologne et des Polonais, ce qui lui permet de mettre en scène des personnages très crédibles. Il est décédé brutalement après avoir remis le manuscrit de En mémoire de la forêt à son éditeur.

477 pages.