etEterniteEnnuieraiPas2de Paul Veyne, aux éditions Albin Michel, 19.50€

Professeur honoraire au Collège de France, PAUL VEYNE, né en 1930 à Aix-en-Provence est l’un des plus grands historiens de l’Antiquité romaine. Il a publié chez Albin Michel, une œuvre importante dont, récemment, “Quand notre monde est devenu chrétien”, “Foucault, sa pensée, sa personne”, “Mon musée imaginaire”, et une traduction de “l’Enéide”.

Souvenirs d’une traversée du siècle – il s’est marié trois fois, il a été membre du parti communiste dans sa jeunesse, il a écrit des livres sur des sujets divers –  Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas est un livre passionnant dans lequel Paul Veyne n’hésite pas à raconter des expériences personnelles souvent intimes.

Sa vocation d’historien naît, en classe de sixième, en lisant «l’Iliade», qui l’ennuie, et «l’Odyssée», qui l’enthousiasme et dont il sait encore de longues pages par cœur. «L’Odyssée», au contraire de « l’Iliade » cette épopée rasante, était un roman d’aventures souvent fantastiques et le récit d’une vendetta. C’était plus à sa taille de lecteur de 12 ans.
Ce roman a orienté vers l’histoire de l’antiquité païenne le collégien qu’il était; il l’a fasciné parce qu’il avait pour théâtre un monde autre, un monde qui n’était pas notre monde ennuyeux et qui, pourtant, n’était pas imaginaire: ce monde païen avait réellement existé, mais sur une lointaine planète inaccessible, voire disparue, sous le même ciel que le nôtre, mais sous d’autres dieux.
Les Raisins de la colère, ce célèbre roman de John Steinbeck, lui ont fait voir la société, pour la première fois, avec les yeux des défavorisés, alors que son père était un plébéien devenu riche et très à droite. Il a été le premier bachelier de sa famille et il est un produit de l’«ascenseur social républicain». Il lui a permis de réaliser son rêve, devenir archéologue, professeur. En effet, vers 1937, l’enseignement secondaire, collèges et lycées, était devenu gratuit, au grand scandale de la droite, mais son accès restait soumis à un examen d’entrée, et, de plus, les familles devaient acheter de leur bourse les livres de classe.

Paul Veyne nous rappelle l’importance qu’avait après-guerre le parti communiste, le débat de l’époque entre Sartre qui était généreusement du côté des défavorisés mais qui était aveuglement prosoviétique alors même que les excès de ce régime étaient connus, et Raymond Aron  qui était très conscient du danger soviétique mais qui ne s’intéressait pas au sort du prolétariat. En 51, à 20 ans, il adhère au parti communiste qu’il croyait au service de l’équité mais dont il ne souhaitait pas la victoire à laquelle d’ailleurs il ne croyait pas. Il déchirera sa carte en 56.

On rencontre Foucault, le grand ami de sa vie, René Char, la seule personnalité charismatique qu’il a rencontrée de sa vie, sur lequel il a écrit un livre dont il est très fier, l’historien Le Goff, un exemple pour sa génération. L’amitié prend souvent chez lui la forme d’un exercice d’admiration.
Il raconte sa découverte et son coup de foudre pour l’Italie, festin de découvertes, de délectations et de travail.
Nommé à Aix, à la lecture d’un livre sur l’ascension de la Meije, sommet de l’Oisans d’une hauteur de 4000 m il s’enthousiasme pour l’alpinisme. Enthousiasme qu’en de superbes pages il tente de nous faire partager.
Il raconte aussi ses «états extatiques». L’extase (qui n’est pas une expérience aussi ésotérique qu’on croit) ne lui a jamais rien appris, ni à lui ni à personne. Si on voit en extase la Vierge Marie ou l’Etre selon Heidegger, ce n’est pas parce qu’ils existent, mais parce qu’on y croit.
L’extase est aux antipodes de la transe, avec laquelle on la confond souvent: c’est un état calme et immobile, onirique et lucide en même temps (on sait fort bien qu’on est en extase); en revanche, elle fait vivre quelques minutes de rêve éveillé qui sont d’une intensité et d’une félicité inégalées, incomparables, paradisiaques. Alors, l’opium, la drogue, en comparaison, ça fait sourire… Malheureusement, ajoute-t-il, on y accède bien rarement et pas à volonté.

Dans le dernier chapitre, tragique et souvent bouleversant, il raconte ce que fut sa vie intime et celle de deux autres personnes de 1980 à nos jours. Dans lequel il reconnait que le besoin de se savoir aimé a dominé sa vie. Lui qui a appris tout jeune à devenir indifférent à l’opinion d’autrui. La malformation congénitale de son visage ne lui a jamais fait verser une larme. Il en était positivement fier depuis son jeune âge : il n’était pas comme tout le monde.

Cet homme, pas comme tout le monde, avide de culture et de poésie, plein d’énergie et d’humour, ce grand historien de la Rome antique, nous propose un livre foisonnant de souvenirs, d’expériences personnelles, d’anecdotes, de réflexions profondes. Un livre de vie passionnant avec en toile de fond la vie intellectuelle des 80 dernières années. Un livre qui donne de l’énergie et qui rend heureux.

Prix Femina 2014 de l’essai.