de Steve Tesich, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, 22€

Rien. Absolument rien. Il ne ressent rien. Non seulement il n’est pas soul mais même pas un peu éméché. Et pourtant il a absorbé une quantité phénoménale de boissons alcoolisées l’estomac vide : vin rouge, vodka, vin blanc, bourbon, scotch, cognac, grappa, bières, etc… Son problème avec la boisson a commencé trois mois plus tôt. Il a une maladie étonnante : l’incapacité à l’ébriété. Quelle que soit la quantité d’alcool ingurgitée il ne peut plus être ivre. Cette maladie a un étrange effet secondaire ; il se retrouve à boire plus que jamais espérant qu’un jour, au moment où il s’y attendra le moins, il deviendra de nouveau ivre, comme au bon vieux temps et qu’ainsi il redeviendra lui-même… Dans les soirées il boit énormément, comme à son habitude, et feint l’ébriété : il trébuche, tangue, titube.
Parmi ses autres maladies il y a la fuite à tout prix devant toute forme d’intimité. Avec qui que ce soit, même avec son fils adoptif Billy, étudiant en première année à Harvard, qui mesure 1 m 95 et n’a pas fini de grandir.
S’il est officiellement séparé de sa femme Dianah depuis plus de deux ans, il continue de la voir régulièrement pour discuter des termes de leur divorce.
Saul « Doc » Karoo est un rouage modeste mais essentiel de l’industrie cinématographique. Il reprend les scénarios écrits par d’autres. Il les coupe, les polit, les réécrit. Il garde l’œil sur l’histoire et élimine tout et tous ceux qui n’y contribuent pas. À Los Angeles on l’appellerait le « nègre d’Hollywood », mais il vit à New York où on l’appelle « doc ».
Il a essayé d’écrire il y a fort longtemps mais il s’est vite rendu compte qu’il n’avait aucun talent. Il a un doctorat en littérature comparée. Il est très bien payé pour ce qu’il fait. C’est un homme riche.
Un jour, nous sommes à la fin des années 80, Cromwell, producteur de cinéma, lui remet la cassette de l’ultime film du grand Arthur Houseman, le dernier grand géant du cinéma, non seulement un génie mais un génie essentiel. Le film, lui dit Cromwell, est chaotique et dans son montage final n’est même pas un assemblage respectable. Cromwell demande à Saul d’y jeter un œil : « C’est peut-être foutu. Peut-être que même toi tu ne vas pas pouvoir y faire quoi que ce soit ».
Saul s’était bien promis de ne plus jamais travailler pour Cromwell, cet homme cultivé, bien élevé, civilisé, mais mauvais. Il visionne la cassette. Le film est parfait, absolument parfait. Un chef d’œuvre. Cependant une actrice du film lui semble être une personne avec laquelle, bien qu’il ne l’ait jamais rencontrée, il aurait juste échangé quelques phrases au téléphone des années auparavant et qui a joué un rôle essentiel dans sa vie. Il part à Los Angeles où il accepte de démolir ce chef d’œuvre, de le saccager, d’en faire un néant…
On est souvent en empathie avec Karoo, cet homme qui va tenter de se racheter alors que “plus dure sera la chute”, même s’il peut être exaspérant, insupportable voire odieux.
Un livre tout à fait étonnant, cynique, brillant, virtuose, inventif, à l’humour corrosif, féroce, captivant. Totalement hors norme. Avec des scènes formidables : celles des repas de Karoo avec Dianah et avec Cromwell au cours desquels tous se donnent en représentation, celle où il passe un examen médical, celle où il rend visite à sa vieille maman, sans oublier les 20 pages finales hallucinées dans lesquelles Karoo revisite l’Odyssée.
Signalons enfin que l’objet en tant que tel est magnifique et impressionnera sans aucun doute les aficionados de fabrication éditoriale. En effet le livre séduit dès sa couverture : carton « natural sable », superbe papier, le tout commenté en fin de volume avec une ironie qui pourrait à elle seule introduire au roman. “L’ouvrage ne mesure que 140 mm de largeur sur 195 mm de hauteur. Pourtant la chute qu’il raconte est vertigineuse”. L’éditeur précise que Karoo signifie « le pays de la soif » en khoïkhoï.
607 pages d’un récit qu’une fois commencé on ne peut lâcher
Un roman époustouflant. À lire absolument.

n.b. Steve Tesich (1942-1996) a achevé Karoo quelques jours avant de mourir. Écrivain, dramaturge et scénariste américain né en Yougoslavie, il a notamment adapté pour le cinéma “Le Monde selon Garp” de John Irving. Il a reçu en 1979 l’Oscar du meilleur scénario pour “La Bande des quatre”, film réalisé par Peter Yates.

Quelques extraits :

L’amnésie était l’un des vrais plaisirs de l’ivresse. Lorsque j’étais encore moi-même, en bonne santé et soul chaque soir, quand je m’éveillais le lendemain matin, je me sentais frais comme un gardon, ayant complétement oublié la soirée de la veille. Chaque journée était un nouveau commencement. J’étais synchrone avec la nature. La mort le soir, la renaissance et le renouveau au matin.

Le ton de ma voix n’aurait pu être plus aimant et affectueux, mais le problème avec le langage, c’est qu’il a parfois un contenu qui vient s’ajouter au contenant, et le sens de mes mots le prit totalement au dépourvu.

Étant moi-même un menteur invétéré, j’aimais bien ceux qui souffraient du même mal. Je n’avais plus aucune vérité en commun avec les autres. Les mensonges étaient mon lien ultime avec mes congénères. Dans le mensonge, au moins, les hommes étaient tous frères.

Mais je devais absolument regarder ailleurs. Cette fenêtre grande ouverte qu’était son visage faisait de moi une espèce de voyeur de sa vie intérieure mise à nu. Personne ne devrait être aussi ouvert que ça, me dis-je. Personne.

Ce qui rend son corps si érotique c’est l’impression qu’il est totalement connecté au reste de son être, si bien que quand elle sourit, tout son corps sourit.

J’envie les bouddhistes, lui dis-je. Ça doit être sympa, une religion fondée par un obèse, pour une fois.

Je lui dis combien il était difficile pour un homme comme moi de montrer de l’amour pour les autres, alors qu’au plus profond de moi-même, je n’en avais même pas pour moi.

Bien qu’il ait déjà dans sa vie suffisamment de problèmes non résolus pour l’occuper pendant plusieurs existences, il jette un regard avisé sur les pieds de sa mère qui s’éloignent et tente à nouveau de comprendre comment il est possible que cette ombre de femme puisse faire un tel barouf quand elle marche. Et avec des chaussons, en plus.

Il a l’impression d’avoir connu Cromwell toute sa vie.
Il n’a aucune idée de qui peut être l’homme ou la femme à l’autre bout du fil, mais il sait que qui que ce soit, homme ou femme, noir ou blanc, jeune ou vieux, Cromwell est en train de le baiser. De le baiser pour obtenir quelque chose. Ou de le baiser pour lui faire faire quelque chose.
C’est pour cela que Cromwell était si empressé de faire rentrer Saul.
Pour qu’il assiste à ça.

604 pages.