de Branimir Scepanovic, aux éditions Motifs, 5.50€

Un homme a décidé soudainement d’aller mourir en pays natal, le Montenegro. Deux amis chasseurs campent durant une nuit d’août comme enivrés par l’âcre odeur de la forêt. L’homme, désireux de fuir la tentation de vivre, descend lors d’un arrêt du train dans une gare inconnue pour continuer à pied, dans la nuit. Il s’enfuit le plus loin possible des hommes et de tout ce qui aurait pu le pousser à chercher aide ou consolation. Au petit matin ses pas le conduisent devant le campement des deux chasseurs. Il a envie de s’approcher d’eux, de leur demander à manger, ce qui anéantirait sa ferme décision d’aller au-devant de la mort. Il rassemble tout son courage pour rebrousser chemin, dévale la pente, foulant l’herbe haute à grands pas maladroits. Les deux chasseurs sont d’abord surpris qu’il ne soit pas venu passer au moins quelques instants avec eux dans un pareil désert. Puis ils se lancent à sa poursuite. Pour lui expliquer qu’il était stupide de se sauver, qu’ils pouvaient l’aider.

Ainsi commence ce récit fulgurant publié pour la première fois en français en 1975, réédité en 1993 que nous propose Motifs comme 300éme ouvrage de son riche et séduisant catalogue.

L’auteur fait alterner le point de vue des deux chasseurs et celui du fugitif.

La poursuite dure 70 pages. Au désir de venir en aide au fugitif vont se succéder des sentiments fort différents : la colère qui peu à peu va se transformer en haine de plus en plus farouche avivée par la chaleur, l’incapacité de rattraper le fugitif.
Un berger pensera reconnaître un voleur dans cette homme qui fuit, un garde forestier se joindra au petit groupe qui peu à peu deviendra une véritable meute déchaînée dans une chasse à l’homme dont elle ne connaît ni l’identité ni l’histoire.

L’homme lui dans cette course folle, physiquement épuisante, au milieu d’une nature luxuriante, va atteindre un état de conscience de soi et du monde de plus en plus lumineux : Il pensa alors que tout n’était peut-être pas perdu : s’il vivait pleinement chacun des instants à venir comme s’il était le seul et dernier, peut-être finirait-il par avoir l’impression qu’il avait eu sa part de vie.(…) Sa vie toute entière se réfléchit soudain avec une effrayante netteté, elle se mit à danser devant ses yeux et il comprit soudain que l’existence de l’homme n’a de sens que grâce à l’amour et à la beauté, c’est à dire ce qui faisait totalement défaut dans cette image laide et terne de sa vie. (…) Il sentit s’élever dans sa poitrine et se répandre dans tout son corps comme une vague de feu, un désir violent, inexplicable, de voir la mer !

Les poursuivants, quant à eux, sont soudain plus proches les uns des autres, presque identiques, se ressemblent par leur aspect extérieur : trempés de sueur, le visage crispé, courbés en avant, nous courrions au même rythme et respirions du même souffle comme une meute de chiens harassés qui ne puisent leur force que dans la fureur et la haine. (…) En fait cette haine que nous avions pour lui était comme un désir terrifiant et merveilleux.

Un texte hallucinant et puissant sur la fuite, le désir de mort, le salut, le mécanisme de la haine, l’instinct grégaire.

Un choc de lecture !

Roman. 96 pages.