de Carlo Lucarelli et Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, aux éditions Métailié, 22€

Polar ? Roman d’aventures ? Roman de guerre ? Roman d’amour ? À chaque fois la réponse est oui car cette huitième vibration englobe tous les genres ; c’est surtout un grand roman.

Janvier 1896 en Érythrée, colonie italienne, maudit pays brûlé par ce soleil infâme. Massaoua. L’air immobile et lourd, chaud comme un four. Avec ses bruits et ses odeurs inutiles (…) À Massaoua, la nuit, les gens dorment dans la rue. L’air dense en souffles et fort en odeurs vous pèse comme une couverture.

Vittoria Cappa, fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères italien, fait de la Magie : sur ordre de son supérieur direct, il fait disparaître des choses, des objets enregistrés sur les documents de bord, régulièrement payés par l’administration coloniale mais qui n’ont jamais existé ; ce qui permet de gonfler les factures.

Ce jour-là Vittorio arrive en retard pour assister à l’arrivée du troisième bâtiment de la semaine venant d’Italie. La faute à Aïcha, la chienne noire, qui est venue l’aguicher en dansant nue sous ses fenêtres. Du vapeur descend une jeune femme, Cristina, vingt-deux ans, trop vêtue pour la chaleur, accueillie par son cousin Cristoforo. Elle vient rejoindre Léo, son mari, beau et riche mais trop pris par son rêve de transformer en jardin la Colonie italienne d’Érythrée pour avoir le temps d’inventer un surnom à sa femme.

Lorsque Vittorio la verra il lui trouvera une sensualité ingénue, instinctive et troublée, très enfantine.

À côté d’eux tant d’autres personnages ! Le lieutenant de cavalerie Vincenzo Amara, que l’immobilité rend fou, qui, par besoin d’action, a accepté d’assurer la liaison avec les Afars, et qui est le seul à avoir poussé si loin dans le désert de la Dancalie. Sabà, une Bilène au visage rond, très belle, la femme du capitaine Branciamore, qui ne marche plus pieds nus depuis qu’elle est la madame d’un officier italien. La Colonelle, un crampon incroyable en plus d’être une commère. Pasolini, anarchiste internationaliste, enrôlé dans un bataillon en partance pour l’Afrique plutôt que d’être jeté en prison en Italie, une mesure de clémence due aux relations étroites que son père entretient avec le Président du Conseil. Le brigadier Antonio Maria Serra, qui poursuit un assassin d’enfants et perdra ses certitudes.

Quant à l’action, elle est toujours présente. La défaite d’Adoua, première grande défaite d’une armée blanche face à des troupes africaines, nous vaut, à la fin du livre, des pages épiques et pathétiques sur ces soldats qui sont partis au casse-pipe sans connaître leurs adversaires, sans les armes et les informations nécessaires, privé du bon matériel trop souvent volé par des fonctionnaires corrompus.

C’est, je le répète, tout à la fois un roman d’aventures, une fresque historique, un roman d’amour, une enquête policière…. Un roman ambitieux riche en histoires, en paysages, en événements, en sensations, racontant les destins croisés de personnages embarqués dans un monde très différent de leur Italie natale.

Par un des maîtres du polar italien.

Magnifique !