de Gabriel Chevalier, aux éditions Le dilettante, 22€

C’est un très grand livre, magnifique, sur la guerre de 14-18, paru pour la première fois en 1930, que le dilettante – cet éditeur audacieux, découvreur de talents présents et passés – vient de rééditer. Un témoignage peut-être encore plus terrifiant que Le Feu d’Henri Barbusse et Les Croix de bois de Roland Dorgeles, qui sont depuis 90 ans les références historiques et littéraires du conflit alors que La Peur reste scandaleusement ignoré du grand public et même des spécialistes, écrit Bernard Pivot (Journal du Dimanche 9/11/2008) qui pense que le succès de Clochemerle a donné de Gabriel Chevalier l’image d’un écrivain léger et rigolo, que l’on ne peut donc pas prendre au sérieux.

Au-delà de la description du quotidien de la guerre, des tranchées, d’un réalisme absolu, souvent à la limite du soutenable, ce qui donne une dimension particulière à ce livre c’est que le narrateur nous fait part de ce qu’il fait, voit, ressente, pense. Nous sommes à ses cotés, corps et âme.

S’il a toujours espéré échapper au service militaire, le narrateur redoute que la guerre, prévue pour être de courte durée, se termine sans lui. Il voit dans la guerre ni une carrière, ni un idéal mais un spectacle, le plus extraordinaire de l’époque, qu’il ne veut pas manquer. En caserne pour « l’instruction », il craint d’être inapte à cette guerre qui ne demande que passivité et endurance (…) J’ai ce malheur de ne pouvoir agir qu’en vertu d’un mobile approuvé par ma raison, et ma raison refuse des tutelles qu’on voudrait lui imposer (…) Puis c’est le départ pour le front, dix mois après ceux de 14. La population, un peu blasée, nous fêta encore très honorablement parce que nous n’avions guère que dix-neuf ans. À son arrivée au front, il creuse des « sapes russes » en vue de la prochaine offensive désormais imminente, et est déçu que sa fonction de combattant se borne à un rôle de terrassier travaillant sous le feu, exposé et passif. Vinrent les premiers obus, les morts, les blessés, les hommes étendus dans leur sang qui avaient, pour appeler, ces visages d’enfants battus et suppliants qu’on voit aux êtres que le malheur vient de frapper. La guerre cesse d’être un jeu. Cependant il reste convaincu que sa destinée ne peut avoir son terme sur un champ de bataille. Je n’avais pas encore pris la guerre (je pensais : leur guerre) au sérieux, la jugeant absurde dans ses manifestations, que j’avais prévues tout autres (…) Trouvant cette affaire mal montée, je la boudais. Ma bouderie me rendait fort et me donnait une sorte de courage. Les choses s’aggravent. Les obus s’abattent en pleine nuit. Les soldats se jettent dans la nuit froide. Courir, courir de toutes ses forces, les yeux dilatés mais prêts à les fermer pour ne pas voir le feu (…) La panique qui botte les fesses (…) Nous franchîmes comme des tigres les trous d’obus fumants, nous franchîmes les appels de nos frères, ces appels sortis des entrailles et qui touchent aux entrailles, nous franchîmes la pitié, l’honneur, la honte, nous rejetâmes tout ce qui est sentiment, tout ce qui élève l’homme, prétendent les moralistes – ces imposteurs qui ne sont pas sous les bombardements et exaltent le courage ! Nous fûmes lâches, le sachant, et ne pouvant être que cela. Le corps gouvernait, la peur commandait.

Le grand mot est lâché : la peur, la peur qui décompose mieux que la mort, qui vous vide, vous berce à la folie.

Vous l’avez compris c’est un livre poignant, d’une force peu commune, essentiel, salutaire, formidablement écrit, qui ne se raconte pas, qu’il faut lire absolument.

350 pages.