de Serge Joncour, aux éditions Flammarion, 19€

Franck a décidé d’aller voir ses parents auxquels il n’a pas parlé depuis dix ans, dans leur ferme du Lot. Il veut les prévenir avant de descendre. Une petite voix de môme lui répond au bout du fil. Une voix qui lui fait penser à celle de son frère cadet, Alexandre. Mais ça ne peut pas être cela car il y a bien longtemps qu’Alexandre n’est plus un enfant et surtout Alexandre est mort depuis dix ans
Louise, elle, va tous les matins à la même heure, dix heures, en centre-ville, prendre un café, en terrasse en fumant une cigarette. Elle habite à 4 km de là, où il n’y a que des immeubles sans sourires, sans commerces. Elle a décidé d’aller là-bas, dans la ferme où son fils, 5 ans, vit avec ses beaux-parents.
Franck se lève tôt, ne sait pas s’il part pour deux jours ou pour une semaine. Attrape son train au vol, en nage, ce train qui va le mener à la campagne. Il se revoit à la ferme avec Alexandre. Ils disaient que ça ressemblait au Montana, ça sonnait bien comme nom, ça permettait de donner une valeur mythique à ces panoramas du Lot. Ce Lot qu’il a fui. Heureusement pour ses parents, Alexandre, son cadet de 6 ans, qui avait la terre dans le sang était resté lui. Alexandre retrouvé mort, dans une rivière, une nuit où il avait rejoint des paysans qui avaient sorti leurs fusils pour chasser un solitaire qui saccageait leurs champs.
Louise a vécu une grande passion avec Alexandre. Pour elle aucun homme n’arrivera jamais à la cheville d’Alexandre. Rien n’effacera Alexandre, Louise le sait. Sa vie on ne la refait pas, c’est juste l’ancienne sur laquelle on insiste. Depuis la mort d’Alexandre elle n’a fait qu’une rencontre, un malentendu, avec un dingue. Il réapparaît régulièrement, lui dit qu’il n’arrive pas à l’oublier. Elle lui oppose le silence. Cet homme, sans qu’il n’en sache rien lui aura laissé bien plus qu’un lit défait, bien plus qu’un visage qu’elle arrive si bien à effacer. Un enfant. L’enfant, Louise ne l’a pas abandonné, simplement elle savait qu’il serait mieux là-bas, chez ses beaux-parents, à l’abri d’elle. Depuis la mort d’Alexandre elle ne pouvait plus rester vivre là-bas, à la ferme. Elle était veuve, elle n’en pouvait plus de leur compassion, de leur apitoiement, de leur silence. Elle a vite compris que si elle restait, elle serait à jamais enfermée dans ce rôle de veuve. Et si elle ravalait un peu de sa douleur, si par orgueil elle la cachait sous un semblant de gaité, on le lui reprocherait. Elle est venue se perdre en ville convaincue que ça changerait tout. A la campagne les autres ce sont toujours les mêmes, il y en a peu, alors qu’en ville ils se renouvellent sans fin. Elle travaille dans une usine où, crise oblige, on ne travaille plus.
Franck, qui parcourt le monde pour tourner des films documentaires, arrive à la ferme caméra au poing plutôt que mots à la bouche.
Franck et Louise, ces deux êtres abimés par la vie, qui ne se sont jamais rencontrés, vont vivre dans cette ferme avec l’enfant de Louise, 5 ans, solaire, lumineux, plein de joie de vivre, un véritable moulin à paroles dans cette famille où on parle peu.
Vont-ils réussir à réinventer leurs vies ?

Un très beau livre, le plus profond de Serge Joncour, avec une grande justesse de ton, beaucoup de tendresse, des fulgurances – le lecteur est constamment surpris non seulement par le déroulement de l’histoire mais par le style – où l’ironie parfois cinglante et l’humour de l’auteur ne sont pas absents. Un portrait de femme inoubliable, Louise.
C’est aussi un bel éloge du présent et de l’imprévisible.
Un de ces livres, rares et précieux qui font grand bien.

Extraits :

À la campagne on le sait, celui qui a goûté à la ville, il est foutu, celui qui a goûté à la ville, il ne reviendra pas.

Dans une ville de province, c’est fatal, on finit toujours par se croiser, dans une ville de province on ne sort jamais de son passé.

De toute façon, même du temps où ils se parlaient, ils n’avaient pas grand-chose à se dire. Depuis l’enfance ça n’aura été qu’une longue séquence de reniements réciproques, une distance où la gêne se confondait à la pudeur, l’incompréhension aux scrupules. L’incompréhension quand elle s’est installée avec les parents, elle ne se règle jamais, et vouloir la régler c’est créer une incompréhension de plus.

Ce qui les retenait, c’était cette totale habitude qu’ils avaient l’un de l’autre, à force de rester ensemble on ne tient plus l’un à l’autre, mais on tient par l’autre, et là, c’est beaucoup plus délicat, ça demande une énergie folle de se déprendre, ou de la haine pure, à moins de miser sur l’événement d’une nouvelle rencontre, celle qui redonne la folie de recommencer à zéro.