de Frederick Exley et Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt, aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, 23.5€

Au départ, il y a un homme en rupture de ban, pas mal de bouteilles éclusées, et quelques tirades homériques à propos de l’équipe des Giants et de Frank Gifford, un joueur de football américain emblématique des années 50 qui constitue en quelque sorte le double idéal du narrateur, son modèle, son être intérieur en acte. Car là où Gifford règne sur les stades, Frederick Exley, écrivain sans œuvre en voie de clochardisation, attend la gloire accoudé à un comptoir. Le Dernier Stade de la Soif retrace une partie de la vie de l’auteur, de ses beuveries et de ses errances, avec une lucidité qui ne se dément jamais malgré plusieurs passages en hôpital psychiatrique.

C’est tout le paradoxe, le caractère déroutant du livre et du personnage de Frederic Exley. Car si ce dernier avoue, en avant-propos de son ouvrage, que ce que le lecteur tient entre les mains est bien une œuvre de fiction, le sentiment qui s’installe à mesure que l’on tourne les pages est tout autre : tout est vrai, là-dedans, rien n’a été inventé, chaque goutte a bien été bue par l’auteur, chaque échec essuyé, et chaque séance d’électrochoc ressentie dans son épine dorsale.

Exley nous livre tout cela avec une dérision féroce, comme si la folie n’était somme toute que l’un des termes du grand délabrement américain. Car les rêves de réussite bourgeoise, l’auteur les piétine en sacrifiant, en quelque sorte, sa propre existence. La vérité du roman se situe in fine dans cette sensation parfois douloureuse pour le lecteur : pour shooter dans l’Amérique des gagneurs, Exley a tiré à travers sa propre cage thoracique. Et c’est en devenant l’ombre de tous les espoirs noyés, en choisissant toujours la confusion et l’absence d’évidence qu’il s’est aussi imposé comme une icône de l’autofiction américaine, enfin traduite en français grâce aux éditions Toussaint-Louverture, qui gagnent décidément à être connues.

(Aurélien Vinès)

Paru en février 2011. Mémoires fictifs. 14×20 Cm. Broché. 446 pages.