Comme le cinéma et la musique, le livre numérique n’échappe pas au piratage. Les nombreux documents et statistiques sur le marché émergeant du livre numérique permettent d’apporter un regard critique.

Petit rappel en préambule : qu’est-ce que le piratage de livre ? Il s’agit d’une copie d’un livre numérique ou papier qui sort du cadre privé du lecteur.  La copie devient illégale car elle constitue une violation du droit d’auteur.  Sa diffusion (généralement gratuite sur internet) ou toutes autres formes d’échanges sont assimilées au délit de contrefaçon.

En octobre dernier, Le Syndicat National de l’Edition (SNE) et six groupes d’édition (dont Hachette, Editis, Gallimard, Albin Michel) ont déposé une action en justice pour contrefaçon à l’encontre du site de téléchargement de livres numériques piratés, Team AlexandriZ . Celui-ci se définit comme « N°1 sur les e-books FR » piratés. Depuis trois ans, il propose « des e-books français haute qualité vérifiés et relus par au moins un correcteur », selon ses propres termes. La poursuite engagée par le SNE et des éditeurs est de « faire cesser les agissements de ce site alors qu’une offre légale riche et variée est à la disposition des lecteurs. »

Une offre légale riche et variée ?

Les éditeurs l’affirment mais les lecteurs ne semblent pas le penser. La vente de livres numériques ne représente que 2 % des ventes totales de livres en France (source). Avec un taux aussi faible, on peut s’interroger sur les opportunités de proposer une offre riche et variée, et rapidement. Quant à l’offre de livres numériques disponible dans les bibliothèques publiques, elle demeure expérimentale et sans concertation d’ensemble (source).

Le livre numérique en lui-même présente de nombreux obstacles :

  • son prix, a peine plus bas que la version papier et supérieur à la version poche quand elle existe;
  • les DRM (dispositifs techniques de contrôle) qui restreignent l’utilisation des livres électroniques en les rendant incompatibles d’une liseuse (ou tablette) à l’autre;
  • la recherche d’un logiciel pirate pour retirer les DRM du livre afin de le rendre compatible avec tous les supports de lecture;
  • les faibles interactivité et documentation (annexe, photo, reportage…) proposées.

Du côté des écrivains, les contrats d’éditions numériques sont inadaptés, voire, pour beaucoup d’auteurs, ridicules. Ces contrats sont souvent refusés et incitent les auteurs à exploiter eux-mêmes leurs livres numériques (un exemple).

L’offre numérique des éditeurs peut difficilement être riche et variée. A ce jour, cette affirmation ne supporte pas les chiffres, ni les obstacles de lectures ou éditoriales. La nature du piratage montre au contraire que l’offre numérique est pauvre et uniforme.

La nature du piratage

L’Observatoire du livre et de l’écrit en Ile de France (Le Motif ) publie depuis 3 ans une étude sur l’offre pirate disponible sur les réseaux. L’édition 2012 (voir l’étude complète ou la synthèse) indique que le piratage représente 2 % de l’offre légale, qu’il concerne essentiellement les livres pratiques et les essais grand public, suivi d’anciens best sellers de la SF/fantastique et du polar. L’étude montre également qu’aucun livre de moins de 6 mois n’a été piraté de façon significative.

Sans réelle surprise le piratage augmente, mais reste une activité très faible et marginale que les éditeurs pourraient contrer, selon l’étude, par « un développement en quantité comme en attractivité — prix, qualité, facilité d’accès, interopérabilité, services associés, etc. »

Beaucoup de bruit de rien ?

Face aux chiffres, la croisade judiciaire du SNE interroge. Pourquoi une procédure longue et compliquée pour un piratage si faible ?

A bien regarder l’étude du Motif et examiner l’offre de quelques sites pirates, on constate que les pirates numérisent eux-mêmes les livres, en réalisent leur propre version numérique et les offrent en partage. Pour l’année 2011, les pirates ont partagé environ 7000 nouveaux titres illégaux augmentant ainsi l’offre numérique. Dès lors, ils deviennent des éditeurs pirates qui se substituent aux éditeurs légaux et assurent les travaux que les professionnels ne font pas.

Cet aspect du piratage – réaliser ce que les éditeurs ne font pas – est rarement abordé pour la musique et le cinéma. Pour le livre, l’étude du Motif est frappante : l’inadaptation des éditeurs légaux conduit à l’édition illégale décuplée par les équipements domestiques performants et la facilité d’échanges sur internet.

Il y a peu de chance que la plainte du SNE aboutisse réellement, peut-être la fermeture du site incriminé mais les internautes continueront à éditer et diffuser illégalement ailleurs pour constituer le catalogue inexistant dans l’offre légale.