de Agnès Desarthe, aux éditions L’Olivier, 12.50€

Chez nous, ce qui permet de sortir du lot, c’est la façon de raconter des histoires ; plus précisément des histoires drôles. Et voici Agnès Desarthe qui nous raconte la naissance du conteur avec une justesse d’observation et un humour irrésistible. Lisez ces quatre pages d’anthologie à voix haute. Succès garanti.
Le remplaçant c’est le grand-père d’Agnès Desarthe, qui n’est pas son grand-père… Bouz, Boris, Baruch – B.B.B. pour faire plus court – est l’homme avec lequel sa grand-mère a refait sa vie… si l’on peut dire après la mort de son mari tué à Auschwitz en 1942.
Triple B avait le bon goût de n’être pas à la hauteur du disparu ; ni aussi beau, ni aussi intelligent, ni aussi poétique que le mort qu’il remplaçait.
Belle entente entre la grand-mère et le remplaçant fondée non sur l’amour ou le désir mais sur un sentiment plus doux et peut-être plus durable : l’amitié.
Il racontera, par bribes, sa vie à Agnès, petite fille prête à s’enthousiasmer. Il lui parle abondamment du communisme, lui dit combien il en a été déçu, ce qu’à l’intonation de sa voix Agnès ne croît pas. De quel pays vient-il ? Il y avait trop de noms : Russie, Moldavie, Roumanie, Bessarabie, Ukraine.
Mais le yiddish c’est où qu’on le parle ? – À la maison.

Après la mort de sa femme, Triple B, le dernier des Mohicans, seul rescapé dans sa tour de vingt étages, lui qui n’a jamais eu de descendance, invite chaque année, au mois de janvier, sa famille – petits-enfants, leurs parents, cousins,…- à dîner dans des restaurants russes où il se montre merveilleusement dispendieux. Et Agnès aime à penser que cet homme sans qualités, remarquable en rien, apte à pas grand chose sinon à survivre s’était préparer en secret pour un dernier acte (…) un final flamboyant, un final de flambeur.
Triple B a aujourd’hui quatre-vingt seize ans et vit dans une tour du treizième arrondissement à Paris. L’une des dernières fois qu’elle l’a vu il lui a raconté avec délicatesse et humour les fantasmes sexuels de deux femmes de sa connaissance. Je me suis réjouie à l’idée que, jusqu’au bout, il ait gardé la force et la fantaisie nécessaires à raconter, plutôt que de se borner à échanger des nouvelles.
Agnès Desarthe a écrit un très beau texte sur ce remplaçant, qui a fait office de grand-père pour des petits-enfants qui n’étaient pas les siens, et qui lui a permis de déchiffrer le puzzle familial et de découvrir et de comprendre des choses sur elle-même. Un bel hommage nourri de sensibilité et d’humour à ce vieux monsieur excentrique, à l’art du conteur, et tout simplement à la littérature.

90 pages.