de Carla Guelfebein et Traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Bleton, aux éditions Actes Sud, 21€

Parfois les mots sont comme des flèches. Ils vont et viennent, blessent et tuent, comme à la guerre. Voilà pourquoi j’aime bien enregistrer les adultes. Ainsi s’exprime Tommy, 12 ans, au tout début de ce roman. Caché sous une table avec son MP3, lors d’un grand mariage, il apprend que Solidad, sa mère, n’est pas morte de maladie mais qu’elle s’est suicidée. Un des secrets les mieux gardés de la famille Montes. Ébranlé par cette nouvelle Tommy va mener son enquête et tenter de démêler les non-dits et les mensonges dans lesquels il a été plongé.

Son père, Juan, est un célèbre chirurgien de Santiago du Chili. Il est marié depuis huit ans avec Alma qu’il a rencontrée lors d’un voyage à Barcelone alors qu’elle travaillait dans un restaurant et vivait avec un de ces types qui font de leur immaturité et de leurs faiblesses un art de vivre.

Lorsque le livre commence, Alma lui a fait promettre de l’emmener passer une nuit à Los Peumos par besoin d’être seuls, mais surtout, comme le dit Alma, qui a mis tous ses espoirs dans cette nuit, pour changer, ne serait-ce qu’un tout petit peu, la routine quotidienne, d’ouvrir un interstice par où ramener le désir. Mais Juan est appelé en urgence pour greffer un cœur sur un gamin de douze ans qui est né, comme Tommy, avec une maladie cardiaque assez rare. Malgré les supplications d’Alma qui l’invite à confier cette opération à son assistant tout aussi compétent, Juan décide, par devoir, de renoncer au projet qui tient tant à cœur à Alma. Désolé.

Entre Tommy et Alma existe une réelle complicité même si Tommy déteste Lola, la fille d’Alma. Aussi Tommy est-il assez perturbé lorsqu’il surprend une conversation entre Alma et un très vieil ami d’Alma. Il a peur qu’Alma s’en aille.

Ainsi débute ce roman dans lequel les trois personnages principaux, Tommy, Alma et Juan, racontent, tour à tour, le présent et les évènements importants ou minimes qui les ont menés là. Les souvenirs, comme le dit Alma, se construisent avec délicatesse avant de se déposer dans la mémoire : mais ils ne se figent pas, ils se transforment au rythme des sentiments qui les accompagnent, jusqu’au jour où il devient malaisé de distinguer la part de vérité qu’ils contiennent.

Tommy, ce tout jeune adolescent très perspicace, note ses découvertes sur son ordinateur. Elles résultent d’expérience personnelle – Avec les amis on partage les mensonges – mais aussi de réflexions plus intimes – L’élément de maman et le mien, c’est l’eau. Il sait que le silence, quand on ne le connaît pas, fait peur. Il note que quand papa ne dit rien c’est comme si soudain quelqu’un éteignait la lumière et laissait tout le monde dans le noir, perdu. Voilà pourquoi les silences de papa sont noirs. Au contraire d’autres qu’il qualifie de blancs qui sont, eux, par contre, pleins de lumière.

Deux personnages marqueront longtemps le lecteur. Tommy, bien sûr, lucide, perspicace, poignant, que l’on a envie de prendre dans ses bras, de réconforter. Mais aussi Alma, à la fois fragile et romantique – « Mon Amour ». Des mots usés jusqu’à la corde et qui pourtant commencent à me plaire, par la sensation d’irréalité qu’ils suscitent – qui voudrait tant vivre la passion qui a la caractéristique trompeuse de persuader celui qui l’éprouve d’être une exception mais qui découvrira que les sentiments qui l’ont uni à Juan sont meurtris mais encore vivants.

Un beau titre – et une belle couverture – pour ce superbe roman, attachant, qui raconte comment la vie, qui semblait ordonnée et paisible, dérape : Tommy est confronté à ses origines, à son identité ; Juan à ses non-dits, ses dissimulations ; Alma à ses difficultés d’aimer.

Le reste est silence vient d’obtenir Le Prix des Amis du Scribe 2010 (15ème édition)

n.b. Carla Guelfenbein est née en 1959 à Santiago du Chili. Exilée en Angleterre après le coup d’État de Pinochet, elle y étudie la biologie, puis le dessin. De retour au Chili, elle travaille dans des agences de publicité. Le reste est silence, son troisième roman est en cours de traduction dans une dizaine de langues.