Il y a quelques jours, le Groupement européen des sociétés d’auteurs et de compositeurs, Gesac, publiait une étude analysant 11 secteurs culturels sur les 28 pays de l’Union européenne.

Patrick Messerlin, docteur en sciences économiques, professeur des universités à Sciences Po, et directeur du Groupe d’économie mondiale, critique sévèrement les méthodes de calcul, et spécialement ses nombreux amalgames.

Que montre cette étude ?

  • Les industries culturelles et créatives emploient 7,1 millions d’Européens, soit 5 fois plus que le secteur des télécommunications.
  • 19,1% de ces emplois sont occupés par des moins de 30 ans
  • L’emploi a progressé dans ces secteurs (+0,7%) entre 2008 et 2012, malgré la crise économique et la tendance générale de l’emploi en Europe (-0,7%)

Plus de 7 millions d’Européens employés directement par les industries culturels et créatives

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 Les secteurs de la culture et de la création en Europe : une solution à la crise.

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Accumulant d’autres bonnes raisons de se réjouir, on apprend que l’Europe compte sept des dix plus gros éditeurs au monde, cinq des dix principaux festivals, le leader mondial du secteur musical, deux des trois principales sociétés du secteur de la publicité. Autant de témoignages de la dynamique en Europe, que salue Martin Schulz, dans l’éditorial de l’étude, pour qui « la culture est un des plus grands atouts de l’Europe (…), un de ses grands espoirs ».

Le vent de la contestation

L’enseignant chercheur Patrick Messerlin ne partage pas les conclusions de l’étude et dresse quelques critiques sur la méthode.

De nombreux amalgames

« Le rapport additionne les innombrables emplois temporaires aux CDI, sans distinctions (ex. pour les chaînes télé : 112 926 emplois temporaires sont ajoutés aux 22 041 CDI afin d’obtenir le nombre total d’ «emplois créés» dans ce secteur). Par ailleurs la méthodologie suivie ne permet pas de garantir l’absence d’un double comptage des postes créés (notamment entre les emplois du cinéma, des chaines télé, du spectacle vivant et ceux des arts visuels). »
Il juge pour le moins étonnant que les emplois permanents soient additionnés aux emplois non permanents. « Un emploi d’une heure par semaine et un emploi de 35 heures font donc deux emplois. Pas surprenant qu’avec une telle arithmétique les emplois totaux dans le seul cinéma se montent à 105.890, dont… 77.200 emplois non permanents ».

Industrie culturelle, industrie mécanique

L’enseignant casse par la même occasion l’évaluation de la valeur économique prétendument générée par cette industrie culturelle. « Pour évaluer la valeur économique, l’étude inclut les produits et services consommés par les industries culturelles pour produire films, morceaux de musique, etc. Elle considère ainsi que le billet d’avion ou la nuit d’hôtel pour réaliser un film est ‘produite’ par l’industrie culturelle ». Selon Messerlin, encore, nettoyée de ces biais, « la vraie valeur ajoutée par ce secteur serait nettement inférieure »

Selon lui, l’intitulé « industries culturelles et créatives » représente un champ de secteurs extrêmement large. Or, comparer un tel ensemble à d’autres secteurs particuliers (comme celui de l’automobile) ne fait selon lui aucun sens. « Dans ce cas, pourquoi ne pas les comparer à l’ensemble des industries mécaniques (automobile, aéronautique, chantiers navals, etc.) ? »

Quel est le poids des subventions ?

Selon ce professeur émérite, si « les industries du cinéma et de la télévision ne comptent que pour 15 pour cent de la valeur ajoutée des « industries culturelles » mais elles empochent 60 pour cent de leurs subventions, un point souligné par le rapport de la Cour des comptes. En clair, la taille est ce qui attire l’attention des décideurs politiques. La notion d’industries culturelles procède d’un lobbying élémentaire : recruter le plus d’industries supplétives pour faire masse afin de maintenir en place le système existant au profit des quelques privilégiés. En somme, pas très différent de ce qui se passe lorsque les gros agriculteurs font donner les petits pour conserver leurs subventions »

La culture : moteur européen ou propagande ?

Difficile de conclure. Les médias français et européens s’emparent de cette étude et la retranscrivent sans analyse critique. Le plus surprenant pour moi est l’ignorance des revendications des écrivains, des illustrateurs et de tous les intermittents du spectacle en perspective de cette étude. Indéniablement, l’industrie culturelle et créative en France – je l’ignore dans les autres pays européens – est essentiellement constituée de travailleurs pauvres et précaires.
Peut-on vraiment prétendre que ce secteur soit florissant ?

>> L’étude complète, en anglais
>> La synthèse, en français