de Franz Bartelt, aux éditions Gallimard, 14,90€

Le village de Neuville est réputé dans le département comme un bout du monde, un coin redoutablement perdu. Il peut cependant se flatter d’avoir vu naître, dans des circonstances très particulières, un richissime américain, Clébac Darouin, dernier de la dynastie Darouin, fils de Winston Darouin et de Milady, une Bostonienne, amie de Paul Morand et de Marcel Proust, qu’on ne présente plus.
Clébac Darouin, à la suite du crash de l’avion de ses parents, avait vu le jour sur le comptoir de l’épicerie, entre des sacs de grains, des bidons d’huile et des kilos de farine.
Ce Clébac Darouin a été, de son vivant, très généreux avec la commune – piscine, salle polyvalente et même un phare de haute mer de 40 mètres de haut alors que Neuville était à plusieurs centaines de kilomètres de toute mer –  avait décidé d’être enterré dans son village natal ; à cette fin il avait acheté des hectares de plaine et de forêt, au milieu desquels il a fait construire son tombeau, une construction plus massive que l’église, dans un style qui était la synthèse du Bauhaus, de la Renaissance italienne et du kitsch hollandais.
Par testament, il lègua à chaque famille de Neuville, un tombeau presque aussi somptueux que le sien, comprenant autant de chambres mortuaires que de membres de la famille, érigé en marbre et matériaux rustiques, avec de larges baies vitrées éclairant les sarcophages destinés à recevoir les cercueils.
Pas question d’aller contre les dernières volontés d’un mort, clame le maire, même si Marron Tousseul ne voit pas trop ce qu’il y a à gagner là-dedans ; quand on est mort, je sais pas si c’est important d’être mal logé.
Le nouveau cimetière est considéré comme propriété privée et interdit aux curieux qui parfois viennent de loin et se fâchent. Il est alors décidé de créer un périmètre de sécurité avec triple rang de fil barbelé. Des patrouilles sont organisées de jour comme de nuit pour neutraliser les éventuels contrevenants.  Certains habitants emménagent dans leur tombeau, bien plus confortable que leur maison délabrée. D’autres en usent comme résidence secondaire le samedi et le dimanche.
Pendant ce temps-là la vie continue. Napoléon Beloeil, célibataire qui a tardé à jeter son dévolu sur une personne convenable et ne veut pas attendre la prochaine fille à marier qui n’a que treize ans, se laisse circonvenir par la veuve du meunier, une friponne qu’il friponne à la demande. Odette, la femme du maire qui s’était affaissé tout d’un bloc en prononçant l’éloge funèbre de Clébac Darouin, se console dans les bras de Fricoteau.
Et puis un jour arrive Anne-Marie Mingue, la présentatrice du journal télévisé régional, prête à tout pour faire un reportage sur ce nouveau fleuron du patrimoine architectural régional. René Vendrèche, maire par intérim, réputé encore vierge à son âge, arrivera-t-il à convaincre ses concitoyens d’autoriser l’accès du cimetière à cette Anne-Marie ?

C’est du Franz Bartelt pur jus, de haute volée qui flirte avec le grandiose. Il y a du Marcel Aymé, celui de La jument verte, du Jules Romains, celui des Copains, dans ce Testament américain, cocasse, roublard, très drôle, savoureux qui réjouira les nombreux fans de Franz Bartelt et donnera, c’est le risque, à celles et ceux qui le découvriront, l’envie de tout lire de cet auteur prolifique, qui, à chaque nouveau livre, bluffe son lecteur avec son imagination sans bornes et son écriture vive, innovante, jubilatoire.

Extraits :

« Il n’y a pas d’orangers à Neuville. Pourtant, vous avez des oranges dans vos corbeilles à fruits. Il n’y a pas la mer, je vous le concède. Mais ce n’est pas parce qu’on n’a pas la mer qu’il faut se priver du bonheur d’avoir un phare. »

« Dans un cimetière, à mon avis, les vivants doivent éviter d’être mieux équipés que les morts. Si on prend le pli de dormir dans un lit, je crois qu’on risque d’aggraver la fracture sociale entre les vivants et ceux qui n’ont plus la chance de l’être. »

« Moi, dans moins d’une heure, j’ai une veuve à satisfaire. Si je veux lui faire oublier le souvenir de son mari, j’ai intérêt à être bon. Tu comprends, ça, René ? Et là, avec tes histoires, tu me déconcentres. Quand tu es arrivé, j’y étais. J’avais des idées impures. Maintenant, je n’y suis plus. »

Mais comme il avait passé une mauvaise nuit, que le café de Raoulette n’avait été qu’une décoction de chaussettes, il n’était pas certain d’être en mesure de tout saisir des choses de la vie.

Comme c’était une fille d’une honnêteté sans faille, et très sentimentale à sa manière, elle lui accorda ce qu’il voulait. Le soir de la noce, à l’heure de la pièce montée, elle l’attira dans la ruelle, près de l’abreuvoir à chevaux et lui demanda ce qu’il avait vraiment envie qu’elle lui fasse.

A l’avenir, tous les nouveau-né de la commune se verraient offrir un tombeau, ce qui paraissait être le meilleur moyen de démarrer dans la vie. Il est toujours bon de savoir où on va.