lespaysde Marie-Hélène Lafon, aux éditions Buchet Chastel, 15€

Claire est fille de paysans, elle est née à la ferme, au “fin fond du monde”. Elle découvre Paris à l’adolescence, à l’occasion d’un Salon de l’agriculture. Quelques années plus tard, Claire monte à Paris pour étudier.  Etudiante boursière à la Sorbonne, elle fait le choix d’étudier le latin et le grec, des langues mortes. Pour vivre vraiment ?
Elle rencontre Alain, un pays, c’est à dire un garçon de chez elle, qui lui attend impatiemment de rentrer au pays dès qu’il a quelques jours de vacances. Claire n’a pas de nostalgie mais sent bien qu’elle a définitivement quitté ce monde de la paysannerie où les hommes et les femmes sont accablés de besogne, où l’on ne parle que pour dire des choses utiles, où l’on ne parle jamais de soi. Un monde qui se rétrécit en raison de l’exode rural, un monde qui change, qui se vide. Claire est traversée par la peur, celle de redoubler, de perdre la bourse et donc de retomber dans le monde qu’elle a fui.

Les Pays raconte comment on s’en va, comment on quitte le pays, comment on devient avec ce que l’on a emporté avec soi de son enfance. A Paris Claire dont le ressenti d’enfance est terrien, paysan va être confrontée à la ville, un ensemble minéral où la promiscuité des autres est permanente, où le silence n’existe pas, où les odeurs sont différentes…
On retrouve dans ce très beau livre l’écriture dense, ciselée, travaillée de Marie-Hélène Lafon. Les Pays se situe dans la lignée de ses précédents romans, Les derniers Indiens, L’Annonce, où les destins individuels sont décrits avec en toile de fond la fin de la paysannerie. L’action principale, cette fois, ne se passe plus dans le Cantal mais à Paris.

n.b. Marie-Hélène participe régulièrement au festival littéraire Place aux Nouvelles qui se déroule à Lauzerte. Elle a été une des invitées de Jeanne Benameur lors des Lettres d’automne 2012.

Quelques extraits :

Mais le monde avait éclaté, et le pensionnat de Saint-Flour lui semblait très confiné, très douillet et très lointain depuis les amphithéâtres de la Sorbonne orgueilleuse où elle s’évertuait depuis plus de sept mois, bientôt huit, à traduire à usage interne et exclusif l’idiome étourdissant dont usaient les mandarins chargés de dispenser les cours magistraux de littérature aux étudaints de première année.

Elle prendrait avec Alain la mesure d’une distance déjà creusée entre elle et ceux qui, comme lui, continuaient de vivre à l’unisson des parents et amis  demeurés à l’épicentre du séisme, fichés à leur juste place dans un monde qu’il s’agirait de rallier après un temps de purgatoire plus ou moins long accompli en une terre étrangère où les nécessités économiques vous avaient exilé.

Le père jugeait en effet que tout allait à vau-l’eau, que c’était mieux avant, et le moindre de ses griefs envers le vingt et unième siècle galopant n’était pas qu’une personne comme sa fille Claire, qui avait du bagage, un vrai métier et la santé fut divorcée et sans enfants (…)

Il aurait bien parlé avec eux du travail, de la peine que c’était (…) mais à Paris ça ne se faisait pas, personne ne faisait ça, de se parler sans se connaître pour se dire des choses qui étaient dans l’air et vous passaient à travers.