de Robert Littell et Traduit de l’américain par Cécile Arnaud, aux éditions Baker Street, 22€

C’est en 1913 qu’Ossip Emilievitch Mandelstam a publié son premier recueil de poésie, La Pierre, qui l’a imposé pour beaucoup, dont Staline, comme le grand poète russe du XXe siècle. En 1934, Mandelstam, déçu du régime – C’est la dictature de la médiocrité, pas la dictature du prolétariat – et conscient de l’importance de la poésie pour les Russes – Je suppose que je ne devrais pas me plaindre. J’ai la chance de vivre dans un pays où la poésie compte – on tue des gens parce qu’ils en lisent, parce qu’ils en écrivent – annonce à ses amis qu’il va détruire Staline avec un poème. Un poème explosant de vérité dont l’écho se propagera à travers le pays comme les ondulations créées par une pierre, lancée dans l’eau stagnante. Et lorsqu’on lui réplique que Staline le tuera, il admet que : les exécutions me terrifient, surtout la mienne. Pas question de lui faire entendre raison. La dernière chose dont la Russie ait besoin, lui dira une amie intime poétesse, est la mort d’un poète de plus. En vain. Il écrira cet épigramme dans lequel Staline, le montagnard du Kremlin, est peint comme le bourreau et l’assassin des moujiks.

Je ne vous dévoilerai rien de la suite de cet admirable roman, qui se lit comme un roman policier, et qui appréhende le destin tragique d’un poète qui s’illusionne quand il pense qu’un épigramme peut renverser un dictateur, alors que Staline se désespère de voir qu’aucune force ne peut asservir le grand poète.

Un superbe roman polyphonique dans lequel alternent les voix de Mandelstam et de ses proches, sa femme, son amie intime la poétesse Anna Akhmatova, son frère en poésie, Boris Pasternak, une comédienne très jeune et très belle, Zinaïda Zaitseva-Antonova, sans oublier le garde du corps de Staline et un ancien champion d’haltérophilie. Tous unis pour retracer le douloureux destin de Mandelstam, qui, entre 1934 et 1939, subira arrestation, torture, privations, exil, et décrire la fascination mutuelle intense entre le poète et le dictateur.

Je précise que c’est en 1979 que Robert Littell, alors journaliste pour Newsweek, rencontre la veuve d’Ossip Mandelstam. Alors que l’écrivain prenait congé et la remerciait de l’avoir reçu, la vieille femme se leva avec difficulté et nous raccompagna à la porte. Avant de l’ouvrir, elle dit une phrase qui n’a pas cessé de me hanter depuis : « Ne parlez pas anglais dans le couloir »… Dans une interview au Nouvel Observateur (28/04/09), l’écrivain ajoute : Comme si elle ne pouvait s’arracher à la terreur et aux cauchemars de l’époque stalinienne quand tout contact avec un étranger pouvait vous envoyer au goulag ou dans les sous-sols de la Loubianska avec une balle dans la tête. C’était il y a trente ans. Depuis, je n’ai cessé de penser au livre que j’écrirai sur elle et sur Ossip Mandelstam dans les dernières années de sa vie.

P.S. Robert Littell, ancien journaliste, a publié de nombreux romans d’espionnage – dont La défection de A.J.Lewinter son remarquable premier roman – ayant pour cadre la guerre froide.

On pouvait craindre qu’avec la chute du mur de Berlin sa source d’inspiration se tarisse. Il n’en a rien été. Depuis il a publié, entre autres, La Compagnie, une histoire de la CIA, et Légendes, deux livres que je vous ai vivement recommandés.

P.S. Oui, Jonathan Littell, l’auteur des Bienveillantes, est son fils.

332 pages.