Lors de l’exposition consacrée à l’artiste “brut” Jacques Chaubard dit Babar, j’avais présenté le roman American Gothic de Xavier Mauméjean très fortement inspiré de l’oeuvre graphique et littéraire de Henry Darger, un artiste “brut” hors du commun. Son autobiographie vient d’être traduite et éditée en français.

Henry Darger n’a que quatre ans lorsque sa mère meurt en mettant au monde sa petite sœur ; immédiatement confiée à une autre famille, il ne la reverra jamais. A sept ans, son père l’envoie dans un foyer où règnent violence et brimade. Un peu plus tard, il est interné dans un asile pour enfants attardés dont il s’échappe à dix-sept ans. On sait peu de chose sur la suite de sa vie. Il semblerait qu’il ait été témoin, en 1913, de la destruction totale d’une ville par une tornade. Au début des années vingt, il est employé de nettoyage dans un hôpital de Chicago. Il y passera toute sa vie jusqu’à sa retraite, en 1963.

C’est à dix-neuf ans qu’il commence la rédaction d’une saga, qui remplit plus de quinze mille pages en quinze volumes, largement illustrée et intitulée : L’Histoire des Vivian Girls dans ce qui est connu sous le nom des Royaumes de l’Irréel et de la violente guerre glandéco-angelinienne causée par la révolte des enfants esclaves.  Le récit décrit la lutte des vertueuses et immortelles sœurs Vivian, aidées par le capitaine Henry Darger, chef d’une organisation de protection de l’enfance, contre les méchants adultes, le peuple esclavagiste des Glandeliniens, qui réduisent les enfants à l’asservissement, les torturent et les assassinent. Il s’agit donc d’un combat pour la vie, sans cesse mené et, de dessin en dessin, sans cesse perdu, comme si un dieu puissant ne parvenait pas à mettre fin à toutes ces souffrances. Darger illustre cette épopée par d’immenses planches dessinées recto verso, agrémentées d’illustrations découpées dans les journaux, qui représentent des fillettes (certaines avec un sexe de petit garçon) poursuivies par de cruels soldats, terrorisées par des tornades ravageuses ou des explosions meurtrières. Chaque figure est rehaussée à la gouache. A partir de 1946, il utilise des agrandissements photographiques et des calques, qui lui permettent de multiplier la même image et de créer ainsi des sortes d’armées d’enfants, que symboliquement il adopte et cherche à protéger, quitte à les exposer à d’innombrables dangers et tortures. Là se jouent, entre autres, la complexité et l’ambiguïté de cette œuvre.

À sa mort, en 1973, ses logeurs découvrirent que ce vieil homme discret, avait donné naissance à une oeuvre monumentale de plusieurs dizaines de milliers de pages, illustrée de centaines de dessins et tableaux.
L’Histoire de ma vie est le dernier texte auquel Henry Darger a travaillé de 1968 à la fin de ses jours. Les premières pages de ce foisonnant récit autobiographique sont absolument fascinantes. Darger évoque son enfance, sa vie avec son père, son internement dans un asile pour enfants, ses fugues, et son travail dans les hôpitaux de Chicago. L’imagination onirique de cet artiste transforme cette vie ordinaire en une oeuvre à la beauté étrange et familière, envoûtante et merveilleuse.

L’Histoire de ma vie
de Henri Darger
Editions : Aux forges de vulcain
19€

Préface de Xavier Mauméjean
10 illustrations couleur