L’îLE PANORAMA

de Suehiro Maruo et d’après Edogawa Ranpo

Tous les livres de Suehiro Maruo pourrait faire l’objet de plusieurs mises en garde tant son œuvre est trash. Mais son dernier livre, L’île panorama, est beaucoup plus grand public et soft que d’habitude.

Pour comprendre l’œuvre de Suehiro Maruo, il est indispensable de faire un peu d’histoire de l’art.
D’abord les estampes. Vous connaissez tous l’art des Ukiyo-e, les estampes japonaises qui se développent au cours du XVIIIe siècle. Les estampes se déclinent en de très nombreuses familles thématiques dont les Muzan-e, qui signifie « images cruelles » et qui représentent des scènes de violences, de tortures ou de cauchemars. Maruo leur rend continuellement hommage.
D’autre part, dans le Japon des années 1920, avec l’expansion prodigieuse du cinématographe, et la frénésie de modernisation et productivité, apparaît un mouvement artistique l’ero-guro ou le « nonsense erotico-grotesque ». Mêlant érotisme, gore, grotesque et fantastique, présent à la fois dans le cinéma et la littérature, l’art pictural et le monde du spectacle, l’ero-guro est le reflet d’un art décadent dont l’écrivain Edogawa Ranpo est le tout premier représentant. Revenant en force à partir des années 1960, la vague ero-guro inspire cette fois les arts du cinéma et du spectacle comme la danse et le théâtre.
C’est à la veine ero-guro dans son ensemble, que s’abreuvera Suehiro Maruo dans la composition de ses mangas transgressifs.

Avec L’île Panorama, l’adaptation graphique d’un roman d’Edogawa Ranpo, Suehiro Maruo élève l’ero-goru à une beauté et un raffinement inattendus.
L’histoire est celle d’un écrivain raté, passionné par les œuvres d’Edgar Poe et fasciné par les utopies, qui développe une vision personnelle d’une sorte d’art total, concurrent de la nature. Grâce à sa ressemblance physique avec un millionnaire récemment décédé, il va élaborer un plan machiavélique pour prendre la place du mort et pouvoir ainsi entreprendre la construction d’une île idéale conforme à son imagination.
Confronté à la tentation de la transgression, ses actes finissent par le déchoir de sa condition humaine et son identité est réduite à néant. Il devient un monstre. Un monstre à l’image de la nature inhumaine qu’il recrée, hideusement belle, brillamment vide.

Le grand guignol gore et malsain cher à Maruo se mue ici en un grotesque délicat, l’érotisme apparaît sans perversions et l’horreur parvient à culminer dans la beauté absolue, Maruo accédant à une sorte de classicisme de la décadence.

Aux editions Casterman, collection Sakka, 13.5 €