Jean Paulhan écrit de Félix Fénéon : « Il est un homme qui préfère, en 1883, Rimbaud à tous les poètes de son temps ; défend dès 1884 Verlaine, Charles Cros, Jarry, et par-dessus tous Mallarmé. Découvre un peu plus tard Seurat, Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Appelle à La Revue blanche, qu’il dirige de 1895 à 1903, André Gide et Marcel Proust, Apollinaire et Claudel, Jules Renard et Péguy, Bonnard, Debussy, Roussel, Matisse. Puis à La Sirène, en 1919, Joyce, Max Jacob. […] Nous n’avons peut-être eu en cent ans qu’un critique, et c’est Félix Fénéon. »

Mais rien fit la postérité de Félix Fénéon, ni son anarchisme vigoureux, ni son rôle de chef de file des symbolistes, ni ses critiques littéraires, ni le brillant propagandiste de l’impressionnisme, ni le découvreur de talents, encore moins l’écrivain.

Pourtant en 1906, il est engagé au Matin, un journal très conservateur, pour rédiger les faits divers nationaux en un nombre limité de caractères, un peu comme un tweet, sous le titre Nouvelles en trois lignes. Le terme Nouvelles prend ici le sens d’information récente et de petite chronique littéraire tant Félix Fénéon les cisèle avec le talent d’un grand styliste et d’un poète.

Dans ses nouvelles, il infuse mine de rien ce qui le répugne – l’armée, l’église, les patrons, les politiques… – sans que les dirigeants du Matin, ni ses lecteurs ne perçoivent sa subversion.

Madame Fournier, M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage.

Le Conseil municipal de Brest a émis le voeu que soit supprimée la revue du 14 juillet : elle harasse les soldats.

Fortement escorté de dévots, le maire de Longechenal (Isère) a replacé à l’école le crucifix ôté par l’instituteur.

Fénéon en rapportant les accidents, les suicides plus ou moins ratés, des drames, les catastrophes, les agressions, les rixes, les vols, dresse  les symptômes d’une société malade qui n’a rien à envier à notre époque criminogène et anxiogène.

Le feu, 126, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête, l’un une poutre, l’autre un pompier.

Jugeant sa fille (19 ans) trop peu austère, l’horloger stéphanois Jallat l’a tuée. Il est vrai qu’il lui reste onze autres enfants.

Au lieu de 175 000 francs dans la caisse de réserve en dépôt chez le receveur des contributions directes de Sousse, rien.

Enfin, Fénéon fait preuve d’un humour impitoyable, forcément noir,  qui frappe au détour d’une brève ignoble.

C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore, qu’il n’était déjà plus.

Zoo de Vincennes, la nuit passée. Pour un cadeau original, M. Henri visite les lionceaux. Reste une main munie d’une chevalière.

Une machine à battre happa Mme Peccavi, de Mercy-le-Haut. On démonta celle-là pour dégager celle-ci. Morte.

Sous son apparente banalité, l’œuvre de Fénéon révèle un trésor de littérature d’une grande virtuosité stylistique et qui tient en un livre, unique, à picorer, idéal pour le train ou le trône.

Pour découvrir Félix Fénéon, je vous conseille :

Nouvelles-en-trois-lignesNouvelles en trois lignesde Félix Fénéon

Editeur : Cent Pages, 28,40 €

FFF.F. ou Le critiquede Jean Paulhan

Editeur : Paulhan (Claire), 18,30 €

feneonBioFélix Fénéon
Art et anarchie dans le Paris fin de siècleDe Joan Ungersma Halperin, traduit par Dominique AuryÉditeur : Gallimard

Livre épuisé à trouver en bouquinerie