Flannery O’Connor 19621964. À trente-neuf ans, Flannery O’Connor décède prématurément. Le lupus dont elle souffre, qui a jadis emporté son père, a raison de ses dernières forces. Depuis 20 ans, cette maladie invalidante l’assigne à résidence dans la ferme familiale d’un petit village de Géorgie où entourée d’une improbable basse-cour – poules unijambistes, cygnes borgnes, colonies de paons – avec patience, elle écrit.

Elle écrit le Sud dont elle ne partira jamais, ou si peu, le Sud source d’inspiration et toile de fond de toute son œuvre. Caricaturiste au trait acéré, elle croque avec gourmandise et cruauté ce monde rural des années cinquante, les noirs et les petits propriétaires blancs, racistes, étriqués, cramponnés à des privilèges d’un autre temps. Elle écrit le Sud et décrit cette autre réalité qui s’immisce entre les faits, la face cachée des choses.

Flannery est un écrivain qui revendique clairement sa foi catholique. Elle dit : « Écrire, pour un chrétien, pose ce redoutable problème : l’unique, l’ultime réalité qui existe pour vous est l’Incarnation, et personne ne croit en l’Incarnation, en tout cas dans le grand public. » Alors pour susciter l’intérêt du grand public, elle choisit l’électrochoc. Les personnages qu’elle invente sont grotesques, primaires, parodiques. Elle les affuble des plus horribles disgrâces physiques ou morales, voire les deux. Tour à tour, elle met en scène des aveugles, des manchots, des boiteux et autres accidentés de la vie, des enfants martyrs, des vieillards séniles, des tueurs en série, des mystiques prédisant l’Apocalypse, des maîtres d’école bornés, de pathétiques dames patronnesses, des prédicateurs, tous évoluant dans un univers absurde et violent où ils pataugent, se noient, s’entretuent, se cognent, s’accrochant à leur pauvre conception manichéenne d’un monde qui, inexorablement, se détruit.
Et Flannery éclate de rire derrière ses lunettes qui lui donnent un air de vieille fille rance, elle ironise de la bêtise, des certitudes trop vite acquises, des préjugés, de la pensée unique, partiale et imbécile. Et Flannery ajoute avec cette bouche tordue et ces lèvres gonflées par la cortisone : « A mon avis, les écrivains qui voient le monde à la lumière de leur foi chrétienne seront ceux qui auront les meilleurs yeux pour saisir le grotesque, le pervers et l’inacceptable ».
Et Flannery se gausse enfin de ses faiblesses, de son corps cramponné à ses béquilles d’aluminium, de cet ectoplasme qu’elle est devenue sous la fureur destructrice du lupus, elle rit à gorge déployée des deux heures de travail que lui accorde la maladie qui, de son propre aveu, sont très laborieuses. C’est peu dire : elle met respectivement cinq et sept ans à terminer ses deux romans. Parallèlement, elle écrit des nouvelles pour se dégourdir la tête, se divertir. Mais rien n’est simple avec le lupus : elle peine, elle souffre. Elle dit, toujours avec ce double langage : « La maladie avant la mort me paraît tout à fait recommandée et je pense que ceux qui l’ignorent sont privés d’une des grâces de Dieu ».

Lire Flannery O’Connor est une épreuve pour certain tant son œuvre est cruelle, mais pour d’autre, c’est une illumination, une grâce unique.

Pour la découvrir, je vous propose :

bravesGensLes braves gens ne courent pas les rues, éditions Folio, 5,95€, 270 pages
un recueil de 10 nouvelles chroniqué ici.
sagesseSangLa sagesse dans le sang, éditions Gallimard collection L’Imaginaire, 7,50€, 244 pages
un roman truculent qui met en scène Hazel Mates, résolu de devenir comme son grand-père, un prêcheur ambulant, et le fondateur d’une secte nouvelle : l’Église sans Christ.
connorOeuvresŒuvres complètes, éditions Gallimard collection Quarto, 30,40€, 1250 pages
Romans, nouvelles, essais, correspondance, intégrale chroniquée ici.