OUTRAGE ET RéBELLION

de Catherine Dufour

Mieux vaux vous prévenir tout de suite. Si vous n’appréciez pas la littérature punk, en prendre plein la gueule et le cul, dès la troisième page vous serrez déconcerté par le style, à la quatrième page, vous grimacerez définitivement dégoûté par le propos, et à la cinquième, vous maudirez le libraire qui vous l’a vendu, lui et toute sa descendance dégénérée.
Si vous vous sentez prêt à une lecture de l’extrême, vous passerez un moment inoubliable avec Outrage et rébellion.
Le roman nous propose de suivre le destin d’un artiste musicien nommé marquis. Dès l’enfance, il écrit, compose et s’investit dans une forme artistique d’avant-garde, en marge des expressions traditionnelles. Son univers underground fédère rapidement de nombreux musiciens et des artistes en herbe qui y trouvent le moyen de pratiquer une nouvelle forme d’art et de contester l’autorité, d’abord de l’établissement éducatif où marquis séjourne, puis de la société et enfin le pouvoir politique. En quelque temps, marquis devient l’icône d’un mouvement culturel et musical contestataire qui privilégie l’expression brute et spontanée, qui exprime une révolte contre les valeurs établies. (On pense bien entendu au mouvement punk sous l’aire Reagan et Tatcher). Cette histoire se déroule au XXIVe siècle dans un système social cloisonné, inéquitable et particulièrement propice à l’insurrection – en fait, l’univers d’un précédent roman de Catherine Dufour, Le goût de l’immortalité, dont la lecture n’est pas nécessaire à la compréhension du présent livre.
Outrage et rébellion est un roman de science fiction sur la musique. C’est ici que ça devient compliqué et génial. La musique et la parole participent du même phénomène acoustique. Elles sont toutes les deux une vibration de l’air. L’auteur s’empare donc de la parole pour construire son roman sur la musique, pour monter un reportage constitué d’interviews des divers protagonistes gravitant autour de marquis : les musiciens de son groupe, des amis, des amants, son producteur ou divers artistes. Une cinquantaine de personnes témoignent de leur relation avec marquis, donnent des anecdotes sur sa vie, racontent le déroulement des concerts, évoquent leur environnement. C’est la parole brute, le discourt instantané que le lecteur perçoit pour reconstituer le récit et le contexte.
Enfin, paroles et musiques (j’ajoute bruits), en tant que phénomène acoustique, se manifestent partout et tout le temps. Elles sont ordinaires, banales, triviales. La trivialité de la parole, Catherine Dufour nous la sert dans toute sa platitude avec son lot de grotesque et de pathétisme. La merde, la pisse, le sperme, les drogues, les pipes, les bars, le tapin, la baise, la défonce… et le vomi, tout est dit, spontanément et simplement. Cette trivialité n’est pas qu’anecdotique ou un effet d’humour, mais participe concrètement à l’évolution du récit.
Outrage et Rébellion est un roman vraiment habile par sa déconstruction littéraire et la mise en abîme du phénomène acoustique. C’est aussi un roman jouissif et prenant. Pour moi, il est inoubliable.

Aux editions Denoël, collection Lune d’encre, 19 €

Science-fiction. 390 pages.