Nous reproduisons le texte édité ici par Grégoire Courtois de la librairie [O]bliques à Auxerre.

On entend bien souvent un refrain qui voudrait que le libraire soit réfractaire à toute forme de progrès. Et pour les jeunes générations, l’opposition systématique aux mastodontes de la vente en ligne de la part des libraires relève d’un archaïsme d’un autre siècle. Voici donc en quelques points les raisons exactes qui font que nous n’aimons pas Amazon, non pas parce que c’est un concurrent trop fort pour nous et qui a eu une vision du changement du marché avant nous, mais parce que ses pratiques et sa politique en font tout simplement un concurrent déloyal. Presque illégal.

  1. Amazon ne veut pas créer d’emploi. C’est même le contraire.
    Un peu radicale comme phrase, mais c’est en tout cas l’évolution à long terme prévue par le groupe. Comme l’explique très bien cet article de Singularity Hub, les plateformes logistiques basées aux Etats-Unis ont déjà débuté leur révolution suite à l’achat de la licence Kiva. Le principe ? A la place des hommes, de petits robots pour déplacer les cartons. Bien entendu, il faudra encore un peu de temps pour que les entrepôts d’Amazon n’aient plus aucun employé pour préparer les commandes… mais combien de temps exactement ?
  2. Amazon recueille des subventions dans des pays où elle ne paie pas d’impôts
    Non seulement ça n’est pas un secret mais les dirigeants d’Amazon en sont même plutôt fiers. D’un côté, on récupère de l’argent public en promettant des créations d’emplois, et de l’autre, la situation du siège social au Luxembourg permet au groupe d’échapper à l’impôt. La journaliste Pascale Clark l’a rappelé ce matin-même sur France Inter, mais cet article de Rue89 faisait déjà un point très clair sur le sujet.
    J’ajoute, concernant la région Bourgogne, qui se réjouit de l’arrivée de la troisième plateforme logistique en donnant des subventions à Amazon, qu’un libraire indépendant qui souhaite s’installer en Bourgogne ne peut prétendre à aucune subvention. Pour une reprise, l’aide à l’achat du stock est plafonné à 15 000 €. C’est certes mieux que rien, mais à titre de comparaison, le stock d’Obliques a une valeur d’environ 100 000 € .
  3. Amazon fait du chantage aux éditeurs
    On ne va pas vous assommer de chiffres. Mais sachez seulement une chose. Quand un libraire vend un livre 10 euros, il l’a acheté environ 7 euros. C’est-à-dire qu’il gagne 30% du prix d’une vente. Ces 30% sont la remise que l’éditeur lui a concédée.
    Pour Amazon, les éditeurs concèdent 50%. Pourquoi ? Parce qu’Amazon refuse de vendre des livres en deçà de cette remise. « Vous ne voulez pas nous faire cette remise ? Alors vous ne serez pas sur Amazon. C’est vous qui voyez. » Peu d’éditeurs ont le courage de refuser ce chantage. (Mais il y en a !)
  4. Amazon déteste la loi Lang
    Et pour cause. La loi Lang, depuis 1981, empêche les grandes structures de casser les prix pour que les petits libraires puissent vendre les livres au même prix que les autres. Alors pour contourner ce qu’ils jugent être une injustice, les stratèges d’Amazon poussent la loi Lang dans ses derniers retranchements en systématisant la remise de 5% (initialement conçue pour fidéliser les clients en librairie en les récompensant) et en offrant les frais d’envoi.
    Bien sûr, ils peuvent se permettre ces cadeaux uniquement grâce à la marge dégagée sur chaque vente (voir le point précédent). De notre côté, avec une remise moyenne de 30%, aucun petit libraire ne peut rivaliser, car 5% de remise qui s’ajoutent aux frais de port et le bénéfice dégagé permet à peine de payer la personne qui prépare le paquet. Ca n’est donc pas que nous ne voulons pas faire de la vente en ligne, c’est simplement que le principal concurrent n’est pas loyal et l’étude menée par la librairie Obliques l’année dernière a démontré que même le plus militant des clients n’est pas prêt à payer plus cher pour le même service.

Pour conclure, maintenant que ces quelques points sont précisés, nous répétons que les libraires indépendants sont tout à fait prêts à se lancer dans le commerce par correspondance. C’est d’autant plus le cas dans une région comme la Bourgogne et un département comme l’Yonne, très rural et où certains villages sont situés à une centaine de kilomètres de la première librairie. A nouveau, Amazon ne nous fait pas peur. Bien au contraire. Donnez-nous les moyens de nous mesurer à armes égales avec ce concurrent, et on vous certifie que ce sont les professionnels, les amoureux du livre et les passionnés qui sauront bien mieux que les robots et les algorithmes tirer leur épingle du jeu.