redemptionFallsde Joseph O’Connor, aux éditions Phébus, 23.85€

17 janvier 1865. La fin de la guerre de Sécession est proche. Eliza Duane Mooney, 16 ans, émigrante irlandaise, laisse derrière elle Bâton Rouge qu’elle n’a jamais quitté, pour partir à la recherche de son frère Jeremiah, jeune tambour happé par la guerre. Un mois pour traverser la Louisiane. Échardes de pierre dans les pieds lacérés. Éclats de douleur, crampes dans le tendon du jarret, prières vaines pour des souliers. Mais elle poursuit sa route, sa quête, obstinément, trempée quand il pleut, brûlée quand il fait chaud, sous-alimentée, malade, car sa patrie c’est sa famille.

Et voici le lecteur embarqué dans une fresque épique tout à fait remarquable. Des dizaines de personnages surgissent dont les destins vont s’entrecroiser, personnages qui ont de fortes ressources en eux, qui enfreignent les règles pour survivre dans cette époque tourmentée.

Parmi eux un révolutionnaire irlandais, James O’Keeffe, exilé par les anglais en Tasmanie, arrivé à New York peu avant la guerre de sécession. Surnommé Le Sabre, il rencontre lors d’une des conférences qu’il donne, une jeune poétesse, riche héritière, à la beauté sublime, Lucia-Cruz. Coup de foudre. Elle l’épouse le jour de ses vingt-et-un ans, premier jour où elle peut se marier sans l’accord de ses parents. Il l’emmène à Redemption Falls, Territoire des Montagnes, dont il a été nommé gouverneur. Vite la relation se délite, connaît des déboires, tente de se ravauder un peu à l’image de ce pays qui essaie de se reconfigurer après la guerre qui l’a déchiré. O’Keeffe et Lucia sont des personnages inoubliables. Tout comme Jeremiah, le jeune tambour, adopté par O’Keeffe, comme Elizabeth Longstreet, ancienne esclave, cuisinière noire du Général O’Keeffe qui, des années plus tard, se souvient. Et tant d’autres.

De nombreuses scènes mémorables : l’éprouvante marche d’Eliza, la tentative de prise d’assaut de la demeure du Général à l’issue d’une tempête qui dura douze jours, les scènes entre Lucia et le Général, …

Feuilletez ce livre. Il se présente comme un livre du XIXème siècle avec ses illustrations, sa façon de titrer les chapitres et de présenter des petites phrases qui résument ce qu’on va lire. Il offre un matériau très riche : des cartes, des articles de journaux, des témoignages, des récits écrits sur le champ de bataille, des ballades, des lettres d’amour, des rapports d’espion,…

Mais il ne s’agit en aucun cas d’une parodie d’un livre du XIXème siècle. C’est un grand roman du XXIème siècle qui pose des questions très contemporaines sur la guerre, les rapports sociaux, le racisme, le couple, l’amour,… Les luttes, les défis, les contradictions même des personnages sont bien actuelles.

Dans une interview Joseph O’Connor a dit qu’il avait voulu que la lecture soit à la fois dérangeante et agréable. Il est vrai qu’au début le lecteur peut être un peu perdu, baladé qu’il est d’un bout à l’autre de cette grande fresque. Mais peu à peu tout se met en place et le plaisir de lecture n’en est que plus vif.

Laissez-vous emporter par ce magnifique roman, ne le lisez pas trop vite, savourez-en tous les aspects, toutes les tonalités, je vous garantis un très intense plaisir de lecture.

Sachez, enfin, qu’à la toute dernière page vous attend une vraie surprise et que forte sera la tentation de relire ce grand livre à la lumière de cette révélation.

 

n.b. Joseph O’Connor est un des plus importants écrivains de sa génération. Je l’ai découvert avec Desperados, où un couple déchiré se ré-unissait pour partir à la recherche de leur fils disparu en Amérique latine. Inishowen, histoire d’une new-yorkaise condamnée par la médecine qui trouvait en la personne d’un flic irlandais un compagnon dans sa quête de ses origines irlandaises, est un livre que j’ai recommandé avec succès. Quant à L’Étoile des mers, c’est un roman plus ample qui relate la grande famine qui a conduit des irlandais à émigrer vers les Etats-Unis en 1847, donc 18 ans avant… Redemption Falls.