requiemde Robert Littell, traduit de l’Américain par Julien Deleuze, aux éditions Baker Street, 21€

Réédition de ce grand roman paru en 1989. Disons immédiatement que 25 ans après sa première publication il n’a pas pris une ride. Bien au contraire, cette grande fresque qui va de 1917 à 1953, l’année de la mort de Staline, est d’une brûlante actualité. Robert Littell, américain d’origine lithuanienne, petit-fils d’émigrés russes est à la fois horrifié et fasciné par Staline. Pour lui, comme il l’a dit dans de nombreuses interviews, la Russie n’en a pas fini avec l’U.R.S.S. et Poutine est un héritier en droite ligne de Staline qui a donné au peuple russe le goût de l’Empire, de la grandeur et la volonté de jouer un rôle important sur la scène internationale.

USA. 1911. Incendie dans un immeuble de confection. Alexander Till, 17 ans perd son père et son frère. Il y a 144 autres victimes. L’escalier et l’ascenseur étaient trop étroits. L’échelle de pompier n’arrive qu’au 6ème étage de cet immeuble de 10 étages. Le propriétaire offre 75 dollars aux familles des victimes en dédommagement intégral de leurs pertes. Une somme dérisoire. Lorsqu’une délégation vient manifester devant sa luxueuse demeure, il appelle la police. Un des policiers tente de passer les menottes à Alexander. Celui-ci donne un coup de poing dans la mâchoire du policier et s’échappe.

C’est à ce moment-là qu’Alexander commence à se considérer comme un révolutionnaire.

Nous le retrouvons 6 ans plus tard. Alexander, depuis la mort de son père et de son frère a été l’objet de mandats d’amener dans différents états pour réunions interdites, incitation à l’émeute. Il est activement recherché par des agents du FBI. L’un d’entre eux se nomme Hoover… Oui, J. Edgar Hoover qui deviendra en 1924 patron du FBI et le restera jusqu’à sa mort en 1964. Alexander ira de cache en cache, aura des discussions passionnées avec ses amis. « L’Histoire bouge lentement, il faut lui donner une poussée » Ce qui suscitera une interrogation chez Alexander « Alors, un révolutionnaire, c’est quelqu’un qui donne une poussée à l’Histoire ? »

A Brooklyn il se cachera chez une ancienne amie, Maud, qui « sait chorégraphier l’amour mieux que quiconque à Brooklyn ». Il rencontrera Trotski. Il obtiendra un faux passeport d’un vieux juif allemand imprimeur qui travaille pour Trotski. Il embarquera avec un copain de toujours russo-irlandais sur un bateau pour aller en Russie pour participer à la révolution avec enthousiasme.

Nous le suivrons jusqu’en 1953. Nous verrons son formidable espoir d’un monde meilleur être trahi, se transformer en désillusion, en déception, en désenchantement. Nous verrons à ses côtés comment la révolution a perdu sa voie, a été détournée. Comment une idée courageuse a mal tourné. Nous assisterons à la guerre civile, aux trahisons, à la terreur – De vieilles lettres disparaissent des tiroirs ; nous ne les gardons pas de peur que leur auteur ait pris Staline à rebrousse-poil – aux emprisonnements – Je n’ai aucune illusion, dit un prisonnier. Les prisons sont bondées, les cimetières à moitié pleins seulement. – à la folie du régime – Le ministère de la culture a ordonné la formation de quatuors de dix personnes. C’est vrai, je te le jure. Tout ce qui est soviétique doit être plus grand pour être meilleur. Des quatuors de dix personnes !

Nous côtoierons Trotski, Lénine mais surtout Staline qui, après le suicide de sa femme Nadejda en 1932 – il n’ira pas à ses obsèques – deviendra un homme coupé du monde et perdra toute trace d’humanité. Ce même Staline qui le soir se faisait projeter des films américains en version originale, Alexander, à ses côtés, en assurant la traduction. Sous les traits de Rhonza nous reconnaîtrons le poète Ossip Mandelstam, celui qui écrivit sa fameuse épigramme à Staline en 1934 – Le montagnard du Kremlin, l’assassin, le tueur de paysans – et auquel Robert Littell a consacré un superbe roman L’hirondelle avant l’orage, publié aux mêmes éditions Bakerstreet. Nous aimerons avec lui la sublime princesse rouge Lili Issoupova, sœur de l’assassin de Raspoutine.

Richement documenté, cette fresque puissante et passionnante emporte le lecteur de la première à la dernière page. Robert Littell, en effet, sait admirablement mêler l’Histoire et la fiction, peindre des personnages de fiction crédibles et attachants avec leur illusions, leurs rêves, qui s’intègrent parfaitement dans les faits historiques, leurs quête de sens, leurs soutiens inconditionnels à des hommes auxquels ils s’opposeront farouchement lorsque leurs espoirs seront balayés par l’horreur de la réalité. C’est avec son brio coutumier – dont il nous avait offert une preuve éclatante avec La Compagnie : le grand roman de la CIA – qu’il restaure le climat de l’époque, entretient le suspens, organise des rebondissements surprenants.

Pour moi, sans hésitation, ce Requiem pour une Révolution, ce roman d’un grand espoir trahi, ce roman du désenchantement d’Alexander Till, est le livre à dévorer cet été.