LA MAGIE DU CAGIBI.

Il était encore une fois et encore aujourd’hui, une petite bouquinerie coincée dans un angle étroit de la place nationale de Montauban. Pierril, le maitre de céans était un homme affable dont apparemment la seule fierté était de servir au mieux ses clients de tous âges et de toutes conditions. Rien ne le satisfaisait plus que d’étonner, par la qualité de son service, le lecteur désabusé en quête d’un livre rare et à ce jour introuvable par ailleurs. En lui apportant l’ouvrage jusque là vainement recherché, Pierril jubilait triomphant et faussement modeste. Alors sans trop le laisser paraître, il acceptait les compliments et les remerciements avec une délectation au-delà de toute mesure. En fait Pierril souffrait d’un orgueil sans égal…

Ici, sous les arcades de briques empilées, les livres étaient parfaitement exposés, alignés, ordonnés. A l’intérieur de son échoppe, tous les ouvrages étaient rangés soigneusement, méticuleusement classés, répertoriés très précisément par genre, collection ou auteur selon les priorités. En fait un ordre pointilleux voire maniaque régnait dans tous les coins et recoins de la petite boutique. En son fond, une lourde porte aveugle protégeait l’accès de ce qui semblait être les réserves de livres du bouquiniste. Pierril tenait cette porte jalousement fermée. Bien que chaque jour il en franchissait fréquemment le seuil, jamais il n’avait autorisé quiconque à le suivre en ce lieu mystérieux. Et pour cause, si un regard étranger avait pénétré dans cet antre, il aurait été stupéfait du spectacle apocalyptique qui se jouait là …
Des livres, des livres en tas, des monceaux de livres, des amoncellements de livres, des monticules de livres, des pyramides de livres, des strates de livres, petits, grands, brochés, reliés, écornés, anciens, récents, par milliers, par quintaux, des tonnes de tomes. Une vision dantesque. Au fond de la pièce on devinait un escalier quasiment impraticable sous les empilements des volumes, car le cauchemar livresque se prolongeait à l’étage et même se propageait aux suivants jusqu’aux combles. Les planchers ployaient sous le poids des mots, les plafonds se fissuraient sous la pression des pages…
En fait, cela faisait des lustres que Pierril était piégé dans cet univers de démence bibliophagique. Pour satisfaire son orgueil et ses clients, il avait accumulé maladivement tout ce capharnaüm de littératures. Mais malgré tous ses efforts, il revenait parfois vers le client avouer, sincèrement blessé et tout penaud : «  Ce livre, je ne l’ai plus. Je ne l’ai pas. Pardon ! Oups ! ».
Un soir d’automne, à l’heure tardive lorsque la nuit humide rejointe les ombres dans la pénombre des arcades, Pierril s’appliquait à ranger sa devanture quand il fut saisi par l’odeur caractéristique d’une fragrance de sous-bois commune aux vieux bouquins trop longtemps oubliés en quelque cave. « Bonsoir Maitre Pierril ! Serait-il possible que vous me procuriez une Divine Comédie ? ». Le bouquiniste se retourna et détailla le quidam ainsi drôlement parfumé, une silhouette toute habillée de noir de pied en cap. La commande était simple et classique, Pierril partit aussitôt en expédition dans ses réserves. Au bout d’un long moment il revint vers l’homme, la mine abattue, sombre, vaincu. « Je ne l’ai plus. Je ne l’ai pas. Pardon ! Oups ! ».
Le visiteur, dans l’ombre, lui tint alors ce langage : « Mon pauvre ami comme je comprends ta peine quand, après tant d’efforts méritoires, tu es incapable et impuissant à satisfaire une si simple demande. Et cela doit t’arriver plus souvent qu’à ton goût… Et bien, sache mon ami que j’ai le pouvoir de remédier à tes … défaillances. Débloque la porte du cagibi sous l’escalier de ta réserve. Tu y trouveras un livre, un seul, celui que tu recherches. Alors, pour toi le plaisir de satisfaire enfin ton client, de lire dans son regard, son étonnement, sa gratitude, son estime envers toi ». Pierril était béat à la simple évocation de ce moment de grâce pour son orgueil. « A l’avenir, tu pourras renouveler cette douce magie autant de fois qu’il te plaira. Il ne t’en coûtera à chaque fois que l’abandon d’une petite heure de ton existence. Tu es encore bien jeune Pierril. Qu’est ce qu’une minuscule heure dans une vie promise à s’écouler encore de très longues années ? ».
Pierril réfléchit juste un bref instant, « Ma foi, ce marché sentait plus le champignon que le soufre. On verrait bien. A Dieu vat ! Il alla débloquer la porte du cagibi dans lequel il trouva la Divine Comédie. Il la rapporta triomphant à son visiteur du soir enfin servi et satisfait. Ce dernier disparut aussitôt dans la nuit d’automne l’ouvrage sous le bras.
A compter de ce jour, la vie de Pierril le bouquiniste fût un enchantement pour son égo. Compliments, encouragements et remerciements étoilaient son firmament sous les arcades de briques. La plupart du temps, il n’avait nul besoin de la magie du cagibi. Mais lorsque le besoin s’en faisait sentir, alors il débloquait la porte du cagibi sous l’escalier de la réserve et … c’était le bonheur des honneurs ! La gloire du chercheur trouveur ! Le miracle fait Livre !
Le temps passa sur la place. Un soir, à l’heure de la fermeture, un enfant entra dans la librairie et demanda un exemplaire du « Petit Prince ». Pressé de fermer son échoppe, sans faire aucune recherche, Pierril alla directement débloquer la porte du cagibi. Mais là, à sa grande surprise, aucun livre ne reposait dans l’ombre familière. Seule, une fragrance puissante de sous-bois émanait de sous l’escalier et ce remugle fétide montait vers lui du plus profond des ténèbres. Il avait dilapidé son compte d’heures, son temps était épuisé.

E cric e crac, mon conte es acabat !

Maurice Baux, bouquiniste bolegayre.