FilleDansede Julian Barnes (Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin), aux éditions Mercure de France, 19€

Un livre encensé, porté aux nues par la critique. En Angleterre il a obtenu le prestigieux Man Booker Prize, un prix qui récompense un auteur du Commonwealth et d’Irlande. En France, pas une fausse note. C’est exaspérant, ce consensus ! Même lors de l’émission La Dispute d’Arnaud Laporte sur France Culture les chroniqueurs n’ont pas trouvé moyen de se disputer. Tous d’accord : un grand roman comme on en a pas lu depuis longtemps.
Je me suis donc jeté sur ce bouquin, d’autant que j’aime bien Julian Barnes que je lis depuis son Perroquet de Flaubert. Et moi aussi j’ai éprouvé un vif plaisir à la lecture de ce roman que j’ai trouvé subtil, fin, virtuose, irrésistible.
Tout comme Madame Bovary qui, après tout n’était qu’une histoire simple d’adultère en province, l’intrigue semble  simple : dans les années soixante en Angleterre quatre copains d’université ambitieux, brillants,  impatients de connaître la vraie vie, cherchant chez les écrivains et les philosophes un sens à la vie. Veronica étudie l’espagnol, aime la poésie. Tony, le narrateur s’éprend d’elle mais  elle lui préférera Adrian, très intelligent, un rien ombrageux.  Tony apprendra quelque temps après qu’Adrian s’est suicidé à 22 ans.
Là où les choses se compliquent c’est quarante ans plus tard alors que Tony, retraité, divorcé, mène une vie terne et tranquille, une lettre inattendue émanant d’un cabinet d’avocats va faire basculer l’intrigue et ressurgir le passé.
Tony est le seul narrateur et nous embarque pour un long voyage dans la mémoire, tentative de comprendre le passé. Aucun autre témoin n’est appelé. Le lecteur ne dispose donc que du seul point de vue de Tony qui s’efforce de livrer un récit objectif de sa remémoration. Peut-on se fier à sa mémoire ?
Ce roman, comme tous ceux de Julian Barnes traite de l’usure du temps, de la mémoire, de ses imperfections, de ses failles, de  ses défaillances. Le récit que Tony s’était construit du passé va se fissurer, se briser…
La construction du roman est très subtile : le suspense psychologique alterne avec des réflexions passionnantes sur le sens de la vie.  Avec des scènes inoubliables : cours d’Histoire à l’université du professeur Joe Hunt ; réception de Tony chez les parents de Veronica ;  le mascaret de la Severn la nuit – cette vague qui va à contre-courant : le cours naturel des choses était inversé, et le temps avec lui. Et tout cela avec des pointes d’humour très british, irrésistibles.
Un plaisir de lecture constant.

Extraits :

En ce temps-là nous nous voyions comme des garçons maintenus dans quelque enclos, attendant d’être lâchés dans la vraie vie. Et quand ce moment viendrait, notre vie – et le temps lui-même – s’accélérerait. Comment pouvions-nous savoir que la vraie vie avait de toute façon commencée, que certains avantages avaient déjà été acquis, certains dégâts déjà infligés ?

C’était une autre de nos craintes : que la Vie ne se révélerait pas être comme la Littérature. Voyez nos parents – étaient-ils matière à Littérature ?

Après qu’on eut rompu, elle a couché avec moi.

Mais je dois signaler de nouveau que c’est mon interprétation actuelle de ce qui s’est passé alors. Ou plutôt, mon souvenir actuel de ma façon d’interpréter ce qui se passait à ce moment-là.

Et ça fait une vie, non ? Quelques accomplissements et quelques déceptions. Elle a été intéressante pour moi, mais je ne serais pas contrarié ni étonné si d’autres la trouvaient moins intéressante. Peut-être que, dans un sens, Adrian savait ce qu’il faisait. Pourtant je n’aurais manqué cela – ma propre vie – pour rien au monde, vous comprenez (…)

L’Histoire, ce ne sont pas les mensonges des vainqueurs, comme je l’ai trop facilement affirmé au vieux Joe Hunt autrefois ; je le sais maintenant. Ce sont plutôt les souvenirs des survivants, dont la plupart ne sont ni victorieux, ni vaincus.

Il me semble que cela peut être une des différences entre la jeunesse et la vieillesse : quand on est jeune, on invente différents avenirs pour soi-même ; quand on est vieux, on invente différents passés pour les autres.

Et plus on avance en âge, plus rares sont ceux qui peuvent contester notre version, nous rappeler que cette vie n’est pas notre vie, mais seulement l’histoire que nous avons racontée au sujet de notre vie. Racontée aux autres, mais surtout à nous-même.

– Je peux te demander quelque chose ?
– Tu le peux toujours a-t-elle répondu.
– Est-ce que tu m’as quitté à cause de moi ?
– Non, a-t-elle dit. Je t’ai quitté à cause de nous.

Le caractère évolue-t-il avec le temps ? Dans les romans, bien sûr : sinon, il n’y aurait guère d’histoire. Mais dans la vie ? (…) Peut-être le caractère est-il comparable à l’intelligence, sauf que le premier achève de se former un peu plus tard : entre vingt et trente ans, disons. Et après ça, on doit se débrouiller avec ce qu’on a. Cela expliquerait pas mal d’existences, non ? Et aussi – si ce n’est pas un trop grand mot – notre tragédie.

En ce temps-là, si on engrossait une fille, et si elle ne voulait pas avorter, on l’épousait : c’étaient les règles.

Que savais-je de la vie, moi qui avais vécu si prudemment ? Qui n’avais ni gagné ni perdu, mais seulement laissé la vie s’imposer à moi ? Qui avais eu les ambitions habituelles et ne m’étais que trop vite résigné à ne pas les voir se réaliser ? Qui évitais d’être blessé et appelais ça une aptitude à la survie ? Qui payais mes factures, restais autant que possible en bons termes avec chacun, et pour qui l’extase et le désespoir n’étaient plus guère que des mots lus dans des romans ? Quelqu’un dont les reproches qu’il s’adressait n’étaient jamais très douloureux ?