yeggde Jack Black. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeanne Touraine., aux éditions Les fondeurs de brique, 22€

Sous-titré Autoportrait d’un honorable hors-la-loi, ce récit de la vie criminelle de Jack Black est paru aux États-Unis en 1926. Livre culte pour la Beat Generation, Yegg a servi de matrice à Junky de William S. Burroughs.
Nous sommes dans l’Ouest américain de la fin du XIXe siècle, mais pas celui des westerns, celui de l’Amérique souterraine et vagabonde avec ses hobos, ses criminels, ses codes, ses héros.
Jack Black raconte son parcours en zigzag : il quitte l’école à 14 ans, s’enfuit de chez son père, prends la route, devient un voleur à l’arraché, un videur de tiroir-caisse, un chapardeur. À vingt ans il se retrouve sur le banc des accusés d’une cour d’assises pour tentative de vol, à vingt-cinq ans il est un cambrioleur confirmé, visite les maisons des gens aisés aux premières heures de la nuit, à trente ans il est un membre respecté de la confrérie des yeggs (casseur de coffre-fort), à quarante ans il est un voleur de grand chemin qualifié, solitaire et compétent, mais aussi un évadé, un fugitif.
Il nous raconte l’Amérique des hobos, ces vagabonds migrants qui utilisaient les trains de marchandises pour se déplacer. Avec lui nous allons connaître les pensions minables, les bordels et les fumeries d’opium, les salons de billard, les prisons, les campements de hobos,…  On découvre aussi les Johnson, ces vagabonds et voleurs au strict code de conduite. Un Johnson paie ses dettes, ne se mêle pas des affaires des autres, secourt celui qui a besoin de son aide, n’arnaque pas ses complices, ne vole pas sa logeuse… Nous rencontrerons Salt Chunk Mary, recéleuse installée à Junction City dans l’Idaho, mère de la famille Johnson, chez qui on trouve toujours un plat de porc aux haricots et un bon café dont on se régale avant de parler. Mary avec son franc parler : ses « non » étaient définitifs, pas des « oui » déguisés.
Jack Black écrit son récit alors qu’il est bibliothécaire au San Francisco Call. Il raconte ses vingt-cinq années d’expérience dans le « milieu », comme il les a vécues : le sourire aux lèvres. Il disparut durant la Grande Dépression, probablement noyé dans le port de New York…

Un formidable récit d’aventures qui se dévore d’un trait.

n.b. Plutôt un livre pour mecs !

Extraits :

Après l’école, comme je n’avais rien à faire pour la maison, je traînais autour de la réception de l’hôtel. Un jour je tombai sur un roman à dix cents dont le titre était Les Frères James et le dévorai d’une traite. Après quoi je fus toujours à l’affût de romans d’aventures (…) Un jour mon père me rapporta un exemplaire des histoires de Bas de Cuir de Fenimore Cooper. Je le lus et fus guéri des romans à Cinq et dix sous.

« Si tu veux voyager avec moi, petit, tu es le bienvenu, on pourrait faire équipe pendant un mois ou deux, dit mon compagnon. Dans la région les fruits sont presque mûrs, il va y avoir du maïs jeune et des patates nouvelles et les poulets sont déjà bien gras. Je te garantis qu’il y a de quoi se faire de fameux ragoûts dans les parages. »

Un mécanicien journalier gagne davantage en vingt ans qu’un voleur de première classe en toute une vie. Au bout du compte, il a un foyer, une famille et un peu d’argent à la banque, tandis que le voleur le plus sobre, le plus travailleur, le plus acharné peut s’estimer heureux s’il a encore sa liberté (…) Hanté par la prison, il ne veut plus prendre de gros risques, se contente de petits larcins et passe le reste de sa vie à purger des courtes peines.

Avant le lever du jour, je planquai ma « verdure » dans un champ et rampai jusqu’à un fourré de buissons à une centaine de mètres de là pour me reposer jusqu’au lendemain. En comptant mon butin, je m’aperçus que j’avais trois mille dollars en petites coupures usées.

Il me fallut quatre jours, durant lesquels je me procurai la nuit de la nourriture dans les champs, les jardins et les vergers, pour parcourir les quatre-vingt-dix kilomètres qui me séparaient de la voie ferrée principale.

Après avoir perdu une bonne heure à fouiller la chambre en vain, je conclus que la sacoche devait être sous la tête du dormeur. M’agenouillant à côté de son oreiller, je posai mon revolver par terre à portée de main, pour pouvoir le saisir et braquer l’homme s’il se réveillait. Le dormeur était étendu sur le dos. Sa tête reposait au milieu de l’oreiller et juste dessous, se trouvait la sacoche (…) Je ne sais pas si c’est parce que je tirais sur la sacoche mais le dormeur s’agita dans son sommeil et sa respiration devint irrégulière.

Je ne vais pas tourmenter le lecteur avec une description détaillée de la torture. La camisole est désormais reléguée au passé et ça ne servirait à rien de revivre ces journées passées dans le « sac » (…) La torture me rendait fou (…) J’étais accro à l’opium mais souffrais tant de la camisole que j’en oubliais ma drogue. Encore une preuve que la dépendance est essentiellement mentale.